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-Allez Hytham! Encore une vingtaine de mètres et nous serons au sommet!
Voilà le cri qui résonne cette nuit dans l’air calme et immobile des étendues sauvages de Hégra. Un rire essoufflé y répond presque aussitôt, suivi d’une exclamation haletante:
-Ce n’est pas une course, tu sais, Basim?
Le concerné sourit, amusé de cette remarque.
Le corps penché dans le vide, agrippé d’un seul bras au flanc de la merveilleuse géologique que l’on nomme communément Rocher de l'Éléphant, à plus de trente mètres du sol, Basim s’autorise enfin une brève pause dans son ascension et en profite pour admirer les alentours, laissant son regard se perdre par-delà les dunes de sable blanc sur lesquelles se reflètent les rayons argentés de la lune.
Au loin, il aperçoit la lueur vacillante des torches d’un campement de bédouins, et plus loin encore, la silhouette imposante des montagnes où se terrent voleurs et autres bandits de grand chemin. Il voit aussi les ombres dansantes d’Enkidou et de Shamhat qui volent en cercle au-dessus de sa tête. L’un d’eux pousse un cri perçant et l’autre y répond de la même manière. Levant les yeux, Basim les regarde planer l’un à côté de l’autre pendant quelques secondes, avant de jeter un coup d'œil en contrebas. Sabeeha, son dromadaire, se tient au pied du grand rocher. Basim peut l’entendre grogner, et le bruit le fait rire. A côté du camélidé, Al-Riyh, le cheval de Hytham, s’ébroue paisiblement, se confondant dans l’ombre de la falaise malgré la blancheur de son pelage.
Enfin, Basim repère Hytham, qui grimpe dans sa direction. Son amant se trouve dix mètres plus bas et monte à un rythme prudent. Il s’arrête soudain, se ratatine contre la paroi, avant d’effectuer un bond souple et parfaitement calculé, qui lui fait gagner presque deux mètres d’altitude. Basim l’admire tandis qu’il continue son ascension, jusqu’à ce que son cadet parvienne jusqu’à lui.
Désormais côte à côte, les deux hommes échangent un sourire. Le foulard que porte Hytham s’agite derrière lui et claque dans le vent pendant que les cheveux de Basim volent autour de son visage, aussi légers que des plumes.
-Tout va bien? demande le plus âgé quand il remarque la respiration saccadée de son compagnon.
Ce dernier acquiesce, les yeux pétillants de bonheur.
-Oui, ne t’en fais pas, répond-il. J’ai juste besoin de reprendre mon souffle, c’est tout.
Le sourire de Basim s’adoucit et il tend sa main libre vers Hytham pour caresser sa joue du bout des doigts.
-Mon pauvre, murmure-t-il. Regarde dans quoi je t’ai entraîné…
L’autre homme rit et secoue la tête, avant de presser un fervent baiser dans la paume de la main de son aîné.
-Je me suis laissé entraîner, rétorque-t-il d’une voix amusée, puis il laisse ses yeux dériver vers le sommet du rocher. Il reste vingt mètres, c’est ce que tu as dit?
-Environ, oui, confirme Basim, dont les paupières se ferment brièvement pour lui permettre de savourer pleinement ce qu’il est en train de vivre.
Une brise fraîche lui caresse le cou et le fait frémir, Sabeeha grogne de nouveau, l’odeur du désert lui remplit le nez.
Il se sent bien.
Hytham le laisse profiter quelques instants, avant de lui attraper doucement le poignet pour le ramener sur terre. Rouvrant les yeux, Basim lui offre un sourire songeur.
-Tu t’amuses bien? demande son cadet.
-Beaucoup.
-Tant mieux.
-On continue? demande Hytham, et le plus âgé opine du chef.
Puis il se tourne pour faire à nouveau face à la paroi rocheuse et reprend sa route sans attendre, laissant des années d’entraînement auprès de Ceux qu’on ne voit pas le guider vers le sommet. Il a toujours aimé grimper, d’aussi loin qu’il se souvienne; que ce soit sur les toits des maisons d’Anbar, pour échapper aux gardes régulièrement lancés à ses trousses, ou le long des balcons de la Maison de la Sagesse où il se faufilait avec Nehal pour apprendre à lire, ou encore comme aujourd’hui, sans autre but que de sentir le vent dans ses cheveux et d’admirer le paysage, le ventre rempli d’une peur exaltée qui le pousse à aller toujours plus haut. Le tiraillement dans ses bras le fait se sentir plus vivant que jamais, de même que les larmes qui lui brûlent les yeux à cause des bourrasques lui frappant parfois le visage. Il aimerait continuer à escalader cette falaise pendant des jours, et admirer le monde depuis son sommet.
Hélas, sa course est arrêtée brusquement lorsqu’il pose le pied sur un petit aplomb rocheux qui se détache soudain de la paroi.
Un cri surpris échappe à Basim et il perd l’équilibre, dégringolant sur près de cinq mètres avant de parvenir à se rattraper, les oreilles remplies du hurlement d’horreur de Hytham, maintenant loin au-dessus de lui:
-BASIM!
Fébrile, recroquevillé contre la falaise, il se hâte de répondre d’une voix vacillante:
-Je vais bien! Ne t’en fais pas!
Mais bien sûr, Hytham s’en fait: c’est dans sa nature.
Bientôt, Basim l’entend redescendre jusqu’à lui. Une main familière se pose dans son dos, à la fois pour le rassurer et l’empêcher de tomber une nouvelle fois.
-On devrait retourner en bas, suggère Hytham, son beau visage tordu par l’inquiétude.
Basim s’ébroue comme un cheval rétif et secoue la tête.
-Pas question, assène-t-il puis, sans laisser le temps à son amant d’argumenter, il saisit la prise la plus proche et se hisse de nouveau vers le ciel.
Derrière lui, il entend Hytham soupirer, et son cadet ne tarde pas à le suivre, pestant après “l’entêtement maladif de l’homme qu’il aime”. La réflexion arrache un sourire à Basim, tandis qu’il continue de pousser sur ses jambes pour continuer de s’élever.
Quand une bourrasque plus forte que les autres tente de le décrocher de la paroi, il rit et s’y agrippe de toutes ses forces, le coeur battant à tout rompre dans sa poitrine. Dans le ciel, Enkidou pousse un autre cri et quand Basim lève la tête vers lui, il constate que l’aigle plane plus près de lui désormais, veillant silencieusement sur son maître comme lui seul sait le faire.
Son sourire s’élargit, et il poursuit son chemin jusqu’à ce qu’enfin, il réussisse à se hisser sur le dos de l’éléphant.
Là, il reste un moment agenouillé sur le sol poussiéreux, le temps de reprendre son souffle mais aussi pour attendre que Hytham le rejoigne. Bientôt la tête de son amant apparaît par-dessus le bord de la falaise, et Basim tend la main pour l’aider à grimper le dernier mètre qui les sépare.
Assis l’un en face de l’autre, les deux hommes se regardent en silence, la respiration hachée et le sourire aux lèvres.
-Quelle aventure, murmure Hytham.
-Comme tu dis, répond Basim, les yeux brillants de vie et de joie.
Enfin, il parvient à se redresser. Hytham en fait autant et tend ses bras vers le ciel pour s’étirer, la tête basculée vers le ciel.
-C’est vraiment une très belle nuit, murmure le jeune homme d’une voix rêveuse.
Basim acquiesce, puis se dirige vers la tête de l’éléphant, au bord de laquelle il s’assied en tailleur. Hytham le rejoint bientôt et s’installe à ses côtés. Quelques secondes plus tard, il tend une outre pleine d’eau à Basim.
-Tu as encore oublié la tienne sur le dos de Sabeeha, il me semble, commente-t-il d’une voix amusée.
Son aîné ne peut malheureusement pas nier. En revanche, il remercie son amant, qu’il embrasse chastement en même temps qu’il récupère l’outre, dont il tire trois grandes lampées d’eau avant de la rendre à son propriétaire. Hytham boit aussi quelques gorgées, tandis que Basim laisse à nouveau son regard s’égarer au loin, par-delà la ligne d’horizon.
-Comment tu te sens? demande Hytham au bout d’une minute ou deux.
-Bien, répond Basim, dont le sourire s’élargit lorsqu’il voit une étoile filante traverser le ciel sans un bruit, pareille à un trait d’encre que l’on tracerait sur une page vierge.
-Et notre petit trésor?
Cette fois, le sourire du plus âgé s’adoucit, et il baisse la tête vers son ventre, dont l’arrondi plein de vie est caché par les plis de son manteau. Sans rien dire, Basim pose une main bienveillante sur la courbe où grandit en ce moment-même le fruit de l’amour qu’il partage avec Hytham. Sentant un mouvement sous ses doigts, il offre un regard affectueux à son compagnon.
-Elle va très bien, chuchote-t-il.
Hytham acquiesce. Sa main trouve une place près de celle de Basim, de sorte à ce qu’ils tiennent leur enfant tous les deux.
-Je me demandais… Comment fais-tu pour être si sûr que c’est une fille? demande le plus jeune après quelques secondes de silence, à savourer les mouvements de leur enfant contre leurs doigts.
-Je le sais, c’est tout, répond Basim avec un sourire que Hytham ne connaît que trop bien.
C’est ce fameux rictus qui prouve que son amant en sait plus qu’il veut bien le dire, et Hytham connaît suffisamment Basim pour savoir qu’il ne dira rien, même sous la torture. Amusé, il commence à tracer de petits dessins sur ce ventre qui abrite leur avenir depuis près de six mois.
-Très bien, garde tes secrets, murmure-t-il d’un ton léger. Moi, je dis que ça sera un garçon.
Basim s’esclaffe à ces mots.
-C’est beau de rêver! rétorque-t-il, avant de se laisser tomber vers l’arrière, pour s’allonger par terre, les bras croisés derrière la tête.
Hytham l’imite presque aussitôt et ils peuvent ainsi admirer le ciel ensemble.
-C’est quand même fou, la vie, annonce le plus jeune tandis qu’ils observent la course des étoiles au-dessus d’eux.
-C’est-à-dire? questionne Basim.
-Il y a quinze ans, je grimpais en haut d’un minaret pour imiter Ceux qu’on ne voit pas et prouver mon courage à mes amis. Là-haut, j’ai rencontré un homme mystérieux qui m’a montré la voie à suivre, et qui m’a dit de le retrouver lorsque je serai plus grand. Aujourd’hui, ce même homme porte mon enfant, et nous marchons ensemble dans les ombres.
Basim ferme les yeux un instant et frémit lorsque Hytham lui caresse la joue du bout des doigts.
-C’est vrai que c’est étrange, murmure le plus âgé. Crois-tu que ça soit lié au destin?
-Sans aucun doute, confirme son cadet d’une voix douce.
-Et ce destin te plaît? Cette existence de paria, obligé de rester caché, ostracisé, à partager le lit d’un homme qui n’en est pas vraiment un… Tu aimes tout ça?
Il n’y ni accusation, ni chagrin, ni amertume dans la voix de Basim, juste une simple curiosité dépourvue de jugement. Hytham sourit et penche la tête pour lover son visage dans le cou de son amant, qu’il embrasse doucement.
-Tu n’as même pas idée, dit-il d’un ton débordant de sincérité. Et toi?
Basim tourne la tête et l’observe une minute, une heure, ou peut-être une vie entière, ils ne savent pas, ils ont perdu la notion du temps. Enfin, le plus âgé tend le cou, ses lèvres effleurent celles de Hytham, contre lesquelles il murmure:
-Je n’en changerai pour rien au monde.
Hytham sourit et comble l’écart entre eux.
Au-dessus de leurs têtes, les étoiles filent toujours dans le tissu du ciel, Enkidou et Shamhat se tournent autour dans un ballet aérien d’une grande élégance. En contrebas, le désert continue de vivre, les dunes de changer, Sabeeha de grogner.
Et sur le dos du grand éléphant de pierre, deux hommes s’étreignent longuement, tendrement, jusqu’à ce que les premiers rayons du soleil caressent le sommet des montagnes.
A cet instant, Hytham posera sa tête sur le ventre de Basim, dans lequel grandit peut-être une fille, peut-être un garçon, mais sans aucun doute l’être le plus cher à leurs yeux, et sourira de sentir une petite main taper contre sa joue.
Et Basim passera une main à quatre doigts dans les cheveux de son amant, la bouche étirée d’un sourire repus, avant de chuchoter:
-Au fait, comment on va redescendre?
