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À travers toi

Summary:

Dans un monde où les âmes sœurs partagent leurs émotions et leurs souffrances, Kanna, une jeune lycéenne, est malheureusement liée à une âme sœur qui lui gâche la vie. Le problème : elle ne l'a encore jamais rencontré et ne sait même pas à quoi il ressemble. Lors de sa dernière année scolaire, son chemin croise celui de Trafalgar Law, un camarade de classe notoire pour sa froideur.

Chapter Text

Il fut décidé qu'à sa naissance, l'être humain serait lié à un autre être humain par les émotions et la douleur. Ces deux personnes devenaient alors ce que l'on appelait des âmes sœurs. Depuis la nuit des temps, on racontait que l'Homme était fait pour avoir une âme sœur à laquelle il demeurait lié jusqu'à la mort. Puisque les âmes sœurs étaient destinées à s'aimer passionnément, elles devaient ressentir ensemble les sentiments et les souffrances de l'autre.

On m'avait menti : il n'y avait rien d'agréable à posséder une âme sœur. Ce lien sacré, que l'on peignait comme une bénédiction, n'était pour moi qu'une source de malheurs et d'entraves à la vie. Depuis ma plus tendre enfance, je ressentais avec une intensité troublante les émotions qui agitaient ma moitié. Elle semblait être une âme solitaire, aux états d'âme aussi instables que les saisons.

Je me souvenais qu'avant mes dix ans, la tristesse et la solitude régnaient en moi comme des reines silencieuses. Et pourtant, je menais une existence paisible auprès de mon père et de ma mère. Rien, dans mon quotidien, n'aurait dû justifier un tel désarroi. Plus tard, je compris. Je compris ces histoires de liens partagés, de douleurs reflétées, d'âmes sœurs.

À l'adolescence, quelque chose changea. Mon âme sœur semblait vivre alors les plus belles années de son existence. Une vie trépidante, dévorée par l'instant, traversée parfois de crises d'angoisse, mais dans l'ensemble plus lumineuse qu'autrefois. Il vivait à cent à l'heure, mais il était heureux, bien plus que durant son enfance.

L'été dernier marqua la fin de ces instants de joie. Le cœur de ma moitié se déchira soudainement, et la plaie, profonde, semblait inguérissable. Des vagues intenses de mal-être me submergèrent, si violentes que je tombai malade durant plusieurs jours, clouée au lit sans raison apparente. Bien que le temps apaisât peu à peu les symptômes, une part obscure persistait en moi, tenace, rongeante. Je sentais, avec une douloureuse certitude, que mon mystérieux amour n'était pas en mesure de surmonter cette épreuve.

Depuis ces événements, j'avais pris l'habitude d'instaurer dans mon quotidien de petits rituels de bien-être, comme pour panser l'invisible. Il s'agissait de gestes simples : des promenades silencieuses au cœur de la nature, des baignades dans des sources chaudes, des instants d'oubli dans le murmure de l'eau. Un jour, ma mère me surprit dans ma chambre, en pleine séance de méditation. J'étais assise au sol, les yeux clos, entourée d'une brume douce issue de bâtonnets d'encens soigneusement allumés. L'odeur boisée emplissait l'air jusqu'à ce que le détecteur de fumée, implacable, se mette à hurler.

Ma mère, affolée, accourut en hâte et s'empressa de prendre rendez-vous chez un psychologue. Je me souviens avoir ri pendant une bonne demi-heure, essuyant mes larmes en tentant de la rassurer : j'allais parfaitement bien, du moins en apparence. Elle ne comprenait pas mes nouvelles inclinations, mes tentatives un peu candides de guérison par l'âme. Et moi, dans mon innocence, je croyais qu'en me soignant, peut-être pourrais-je apaiser celui dont je portais les blessures. J'essayais de l'aider à ma façon, avec toute la douceur que je possédais. Mais la tâche s'avérait vaine. Mon âme sœur, hélas, était brisé de l'intérieur.

 


 

La rentrée des classes débuta sous un beau soleil de printemps, et j'entamai ma dernière année de lycée avec une joie discrète, mais sincère. Devant le grand panneau où s'alignaient les listes des classes, une foule d'élèves s'était agglutinée, pressée de découvrir le sort qui leur avait été réservé pour l'année à venir. Tandis que je tentais de repérer mon nom parmi tant d'autres, une voix familière retentit derrière moi. Une voix douce, reconnaissable entre toutes. Vivi.

— Tu m'as tellement manqué, Kanna ! s'exclama-t-elle en m'enlaçant avec enthousiasme. J'ai vu qu'on était encore dans la même classe, je suis trop contente !

Elle sautillait presque sur place, rayonnante, tandis que je riais de son énergie débordante. Vivi, avec sa longue chevelure bleutée ondulant sous la lumière, affichait ce teint doré que seules les vacances prolongées pouvaient offrir. Sa peau, plus bronzée qu'à l'ordinaire, portait encore les empreintes chaudes de l'Égypte, où elle avait passé l'été. Officiellement pour rendre visite à de la famille, mais j'étais convaincue qu'elle y était surtout allée pour rejoindre celui dont elle parlait si souvent : son chéri d'âme sœur, un certain Koza.

Koza, son ami d'enfance, lui avait été promis dès leurs jeunes années, dès lors que leurs familles comprirent qu'un lien invisible et indissoluble les unissait. Leur mariage était prévu après la fin de leurs études, une destinée écrite d'avance, presque romanesque. Je souris en la regardant s'exprimer avec tant de vivacité. Elle irradiait d'un bonheur simple, évident, celui de ceux qui vivent leur destinée sans résistance.

Et malgré moi, je sentis cette pensée me traverser comme une ombre légère : un bonheur semblable m'attendait-il, quelque part ?

Vivi me prit par le bras avec l'entrain qui la caractérisait, et je la suivis docilement jusqu'à notre salle de classe. Devant la porte, notre professeur principal nous attendait déjà. Contrairement aux années précédentes, il ne nous fit pas entrer immédiatement. Nous restâmes donc debout, entassés dans le couloir, nos sacs aussi lourds que des rochers, pesant sur nos épaules, bourrés de fournitures neuves et de cahiers encore vierges. Pourtant, cela ne sembla pas troubler le moins du monde l'enseignant, qui entama sans ciller un long discours introductif sur l'année à venir. Non mais… je rêvais.

Il nous expliqua, d'un ton sérieux, qu'il avait établi à l'avance un plan de classe que nous devrions respecter jusqu'à la fin de l'année, sauf cas exceptionnel. Quelques soupirs et murmures de protestation s'élevèrent dans le groupe, mais il les balaya d'un regard et nous invita enfin à entrer.

À l'intérieur, chaque table portait un petit post-it soigneusement collé sur le coin, avec nos prénoms inscrits en lettres capitales. Il ne nous restait plus qu'à trouver notre place et nous y installer. La mienne se trouvait près de la fenêtre, presque au bord, ce qui me convenait parfaitement. Je posai mes affaires avec soulagement, heureuse d'échapper à l'avant de la classe.

Du coin de l'œil, j'aperçus Vivi, au premier rang, qui me faisait des signes d'adieu théâtraux, comme si elle embarquait pour un long voyage sans retour. Elle m'arracha un sourire. Pour elle, c'était une tragédie : elle avait été placée en territoire ennemi, dans ce que nous appelions entre nous "le rang des victimes du prof". Là où, lorsque personne ne levait la main, l'enseignant venait chercher des réponses, inlassablement, implacablement. Une malédiction.

Je laissai échapper un faible ricanement en réponse aux simagrées de Vivi, juste au moment où mon voisin de table prit place à ma gauche, du côté du rebord de la fenêtre. En me tournant, je me retrouvai face à Trafalgar Law. Sans doute l'élève le plus brillant du lycée Sekai et, selon les murmures persistants de la gent féminine, le plus séduisant.

Il émanait de lui une prestance naturelle, discrète mais redoutablement efficace. Ce qui frappait le plus chez lui, c'était son regard : un regard profond, perçant, presque dérangeant, comme s'il lisait à travers les silences, à travers les âmes. Ses iris sombres se posèrent un instant sur les miens, et je me sentis figée, clouée sur place par une étrange tension. Malgré tout, je lui adressai un bref salut : un petit signe de tête accompagné d'un sourire poli. Mais il détourna aussitôt les yeux, choisissant de contempler le paysage à travers la fenêtre, comme si ma présence n'avait aucune importance.

Je ne fus pas surprise. Law avait toujours eu cette attitude distante à mon égard, glaciale, presque hautaine. Il était ami avec Eustass Kid, le garçon le plus redouté du lycée, un roux au tempérament explosif... et accessoirement, mon petit ami.

Chaque fois que je me trouvais aux côtés de Kid et que Law nous rejoignait pour échanger quelques mots, c'était toujours des conversations brèves, à voix basse, empreintes d'un sérieux qui contrastait avec l'agitation ambiante. Il avait ce même geste. Ce petit coup d'œil furtif dans ma direction, suivi d'un effacement total, comme si je devenais subitement invisible.

La première fois, un peu troublée, j'en avais parlé à Kid. Il s'était contenté de hausser les épaules avant de me lancer, d'un ton presque désinvolte :

— Trafalgar a toujours été comme ça.

Et je n'avais pas insisté.

C'était toujours la même réponse. Une phrase brève, presque automatique, que Kid me servait chaque fois que j'évoquais l'attitude distante de Trafalgar. Et à force, cela m'agaçait. Il banalisait tout, comme si le comportement de son ami ne méritait ni explication ni attention. Pourtant, moi, je ne pouvais m'empêcher de le remarquer cette indifférence froide, presque calculée. Mais je prenais sur moi. Je n'insistais pas. Kid et Law se connaissaient depuis l'enfance, et il était évident qu'ils avaient traversé bien des choses ensemble. Ils partageaient cette complicité faite de non-dits et de souvenirs communs, celle qu'on ne voulait pas perturber.

Je ne voulais pas être celle qui semait le trouble. Pas cette fille qui crée des tensions entre deux amis. Alors, un jour, j'ai pris une décision simple : j'allais accepter Trafalgar tel qu'il était. Je n'essaierais plus de forcer le dialogue si lui-même ne le désirait pas.

Pendant que l'enseignant traçait au tableau les informations essentielles de la rentrée, je sortis mon cahier de notes. Mes gestes étaient calmes, presque mécaniques. D'un mouvement discret, je tournai légèrement la tête vers lui. Law était accoudé à la table, le regard perdu au-delà de la vitre. Toute son attention semblait absorbée par ce qu'il voyait ou croyait voir à l'extérieur, comme s'il redoutait de manquer un événement crucial.

Rien, dans cette salle, ne semblait l'intéresser. Pas les élèves. Pas moi. Nous n'existions pas. Et à ce moment précis, je ne sus dire si ce profond détachement que je ressentais venait de moi ou de mon âme sœur.