Chapter Text
Contrairement à la majorité de ses copains, qui ne manifestent aucun intérêt, de quelque ordre que ce soit, à l’égard des filles, Shikamaru a toujours trouvé les filles jolies. Pas toutes, bien sûr. Il lui paraît évident, par exemple, que de toutes les filles de l’Académie, Ino est la plus belle : elle a les cheveux blonds et elle sent bon, et une lueur de malicieuse sournoiserie scintille au fond de ses yeux bleus. Malgré sa nature énergique et impulsive, Shikamaru aime graviter dans son sillage – sans doute parce qu’ils se connaissent depuis toujours, elle lui est profondément familière.
Sakura, aussi, est très jolie, quoi qu’en pensent leurs camarades. Le vert de ses prunelles, qu’il a souvent étudié, est changeant ; un jour aussi translucide que l’eau d’une rivière, le lendemain plus acide qu’un kiwi… Ses cheveux, d’un rose pâle, lui rappellent les pétales des cerisiers qui virevoltent et parsèment quelques instants le firmament, avant de retomber lentement.
Iruka-sensei les a placés l’un à côté de l’autre, tout devant, pendant quelques mois. A défaut de pouvoir se cacher au fond de la classe, Shikamaru se réjouissait au moins d’avoir pour voisine de table quelqu’un qui ne le dérangerait pas. Il n’imaginait pas que celle-ci se sentirait responsable de lui et de son comportement en classe – combien de fois elle l’a réveillé, malgré ses protestations, d’un coup de coude entre les côtes… combien de demain c’est toi qui ramènes le manuel, et si t’oublies j’le dis à Iruka-sensei…
Depuis, Shikamaru hait Sakura, et si quelqu’un lui demandait comment il la trouve, il répondrait qu’elle est la fille la plus moche du monde entier.
Quand leur enseignant s’obstine à ne pas le laisser dormir et qu’il ne peut pas écouter les bavardages de ses copains, ou manigancer un coup fourré avec eux, Shikamaru observe ses camarades. Kiba mâchonne ses crayons – et, irrémédiablement, ceux qu’on lui prête –, Naruto se sert de son matériel et de celui de ses voisins pour ériger des constructions toujours plus hautes – et toujours plus bruyantes, quand elles s’écroulent –, Hinata murmure du bout des lèvres les réponses qu’elle n’osera jamais donner à voix haute… Ino est apaisante à regarder. Quoi qu’elle se tienne légèrement avachie, la tête reposant contre le poing, elle écrit avec rigueur et soin tout ce qu’Iruka-sensei leur dicte. Elle et ses copines ont pour habitude de se caresser doucement l’intérieur des bras (elle l’a fait à Shikamaru une fois : c’est tellement agréable), de se faire des tresses quand l’enseignant ne leur prête pas attention…
Sakura, elle, n’a rien d’apaisant. Elle est toujours en train de remuer nerveusement, de ranger quelque chose sur son pupitre… Elle s’élance de tout son corps, lorsqu’elle souhaite donner une réponse, et parle avec ce tremblement presqu’imperceptible dans la voix… et elle s’illumine au moindre compliment qu’Iruka-sensei lui adresse. C’est exaspérant.
D’une certaine manière, les filles – même Ino – sont comme les nuages. Elles ont mille et une façons d’être belles – il y a les cumulus, les stratus, les altocumulus, les nimbostratus… ceux-là, même s’ils annoncent la pluie, sont ses préférés – mais les approcher, les toucher, ne pourrait qu’être source de désillusion.
Shikamaru se redresse en bâillant longuement. Il balaye la salle de classe d’un regard embrumé, retient un deuxième bâillement. Il lui faut une vingtaine de secondes pour se rappeler la raison pour laquelle il n’est pas à sa place attitrée : Iruka-sensei l’a séparé de Naruto car, tous deux résolus à rendre copie blanche, ils ont essayé de lire un magazine en cachette. Il savait que c’était une idée foireuse : Naruto lit beaucoup trop lentement pour lui. Et, s’il se rappelle bien, il n’a nulle autre pour voisine que… – il se tourne vers sa gauche – Sakura. Shikamaru grimace. La vraie punition, finalement, c’est pas de se faire placer au premier rang : c’est d’être assis à côté d’elle .
« Il vous reste cinq minutes, annonce leur maître. Pensez à bien vous relire et n’oubliez pas de mettre nom et prénom dans l’encadré prévu à cet effet. »
Le garçon soupire. En descendant pour se réinstaller devant, il a oublié de prendre sa trousse. Il pourrait bien demander à se lever pour la récupérer mais… Du bout du doigt, il tapote l’épaule de sa voisine. Cette dernière sursaute et darde vers lui un regard indigné.
« T’as un crayon s’te-plaît ? »
Elle farfouille dans sa trousse, en sort un crayon qu’elle jette dans sa direction ; et aussitôt elle se reconcentre sur ses feuilles de questions. Shikamaru griffonne son nom – la seule chose qu’il aura écrite, durant toutes ces deux heures de contrôle – puis il repousse les polycopiés jusqu’au bord le plus éloigné de la table.
Trois minutes quarante encore. Quel ennui – si seulement il s’était réveillé avec la sonnerie…
Shikamaru se penche vers Sakura. Il parcourt d’un œil rapide, par-dessus son épaule, les réponses qu’elle a rédigées de son écriture ronde et ample.
« C’est faux, marmonne-t-il en pointant du doigt ce qu’elle a écrit pour la dix-huitième question.
– Pardon ?
– T’as oublié de préciser que…
– Si tu connais mieux les réponses que moi, persifle Sakura, pourquoi tu fais pas ton contrôle ?
– Flemme. T’as sauté une étape dans ta démonstration pour la vingt-trois…
– Arrête de me parler ou je le dis à Iruka-sensei. »
Shikamaru hausse les épaules. Quand enfin – enfin – la sonnerie annonce la fin de cette heure, et le début de la récréation, il attend que sa voisine de table se lève pour trottiner à sa suite, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon.
« Tu vas avoir quatre-vingt sur cent, déclare-t-il une fois qu’ils sont sortis de la salle.
– Qu’est-ce que t’en sais ? rétorque Sakura en accélérant le pas. »
Ils traversent ainsi le couloir, descendent les escaliers qui à l’arrière du rez-de-chaussée de l’Académie…
« Pourquoi t’as pas voulu tricher ? T’aurais eu une meilleure note… »
La jeune fille marque une halte et se retourne abruptement, jaugeant Shikamaru d’un air courroucé.
« Parce que je préfère mériter la note que j’obtiens. Maintenant laisse-moi tranquille. »
Il la regarde s’éloigner, les sourcils froncés. L’idée de mériter quelque chose par son travail lui semble tout à fait absurde – combien, rien que dans leur classe, travaillent et n’obtiennent rien ? Vraiment, quelle naïveté…
« Sasuke et Naruto, Chōji et Shino, Sakura et Shikamaru… »
Sakura grimace – comme elle a hâte d’en terminer avec l’Académie, et de ne plus avoir à supporter l’héritier du clan Nara au quotidien. Croiser son regard narquois, en classe, suffit à la faire bouillonner de colère. Tous deux récupèrent néanmoins les enveloppes qu’Iruka attribue à chacun d’entre eux sans protester.
« Dans chaque binôme, chacun possède la moitié des indications qui vous permettront de progresser dans cette course. Au-delà de vos capacités de déduction et d’orientation, c’est votre capacité à coopérer et à transmettre des informations que je souhaite évaluer. C’est pourquoi seule la personne à qui j’ai confié les enveloppes peut les ouvrir. S’il s’agit d’inscriptions écrites, c’est à elle de les lire à son partenaire ; s’il s’agit d’un dessin ou d’une carte, il faudra les décrire… Il est strictement interdit de s’échanger les documents. Vous avez une heure pour trouver le point d’arrivée, et y parvenir. Bon courage à vous toutes et tous. »
Shikamaru lève les yeux au ciel. Un exercice à la fois fastidieux et inutile – non merci, il déclare forfait. Tandis que les autres binômes ouvrent leurs premières enveloppes, lui se dirige vers le fond de la cour, où, à cette heure, son chêne de prédilection offre un grand ombrage.
« Tu fais quoi ? hèle sa partenaire, qui marche d’un pas rapide pour le rejoindre.
– J’ai besoin de calme.
– Pour réfléchir ?
– Pour dormir.
– Pour dorm… quoi ? »
Comme pour faire la démonstration de son propos, Shikamaru s’étend dans l’herbe et croise les bras sous sa tête. La figure renfrognée de Sakura, penchée au-dessus de lui, envahit l’entièreté de son champ de vision.
« Tu ne veux pas faire l’exercice ?
– Non. »
La jeune fille retient un grognement d’exaspération.
« Très bien, soupire-t-elle plutôt. Alors passe-moi tes enveloppes, je vais le faire toute seule.
– Non.
– Comment ça ?
– Tu sais ce que non veut dire. Débrouille-toi avec ce que t’as. »
Elle pourrait bien tenter de négocier avec Shikamaru, ou de le convaincre ; ou bien encore elle pourrait, en ultime recours, employer la force… Cependant chacune de ces approches lui coûte un temps qu’elle n’a pas, ainsi se résigne-t-elle à faire de son mieux avec sa part des documents.
Vingt minutes plus tard, Sakura retourne auprès de son binôme. Celui-ci, depuis, n’a bougé que pour se rallonger sur le flanc – elle l’aurait cru tout à fait endormi s’il n’avait pas entrouvert un œil en l’entendant revenir.
« Tout est incomplet. J’ai le début d’une série de coordonnées, et j’imagine que tu as la fin dans tes enveloppes, explique-t-elle. J’ai aussi une énigme avec des trous, dont tu dois avoir les mots manquants…
– Et donc ?
– Et donc je ne peux rien faire sans tes enveloppes. Donne-les-moi. »
Pour toute réponse, Shikamaru lui tourne le dos. Cette fois, Sakura laisse échapper un cri de fureur qui résonne dans toute la cour, à présent vide. Elle contourne son camarade, s’accroupit face à lui.
« Pourquoi ?
– Parce que.
– Non. Donne-moi une vraie réponse. »
Le principal concerné la scrute, songeur. Il ne saurait formuler exactement ce qui lui traverse l’esprit – ce fait, d’ailleurs, le déconcerte : il y a très peu de choses qu’il n’est pas capable de penser… Il sait toutefois que cette inflexibilité, qu’il ne connaissait pas à sa camarade, attise sa curiosité.
« Je veux prouver à Iruka-sensei que son exercice sert à rien. »
D’abord Sakura semble prise de court : elle plisse les yeux, fronce les sourcils…
« Pourquoi ? lance-t-elle derechef, après une longue réflexion.
– Parce que, si on était vraiment en mission…
– Non, pas ça, interrompt-elle avec une impatience aigre. Même si t’avais raison, et je pense vraiment pas, ça t’apporte quoi de prouver un truc pareil ? »
Shikamaru peine à comprendre le sens de cette question : faudrait-il avoir une bonne raison pour avoir raison ?
Quand, finalement, leur instituteur revient avec le reste de la classe, tous deux se font longuement sermonner. Tandis que le jeune héritier du clan Nara expose d’une voix traînante son argumentation, sa partenaire ne pipe mot ; même la sanction du zéro ne l’arrache pas à ce mutisme opiniâtre.
A la sortie des cours, il laisse Ino et Chōji partir sans lui ; il ignore Kiba et Naruto, qui lui proposent de traîner avec eux… Il rejoint Sakura, assise sur un banc, fixant ses pieds d’un air maussade.
« T’aurais dû dire à Iruka-sensei que je t’ai empêchée de faire l’exercice. Il t’aurait…
– La ferme. »
Elle se relève pour se planter face à lui, le toise rageusement. La hargne retrousse ses lèvres, assombrit ses prunelles d’une verdeur marécageuse.
« J’ai rien dit parce que je suis pas une balance. Et parce que j’vais te le faire payer.
– Me le faire payer ? ricane Shikamaru, incrédule. Tu vas faire qu… »
Sakura lui assène un coup de poing en pleine figure. Il sent le cartilage de son nez vibrer – presqu’aussitôt les capillaires éclatent et le sang afflue à ses narines, alors qu’il titube et tombe sur les fesses, étourdi par la douleur qui lancine l’entièreté de son visage. Il penche la tête en arrière, entrouvre les yeux… D’une main tremblante, il essuie la traînée cramoisie qui coule sur sa bouche. Il sent, sous ses doigts, la courbe fébrile d’un sourire ahuri.
« C’est que le début. Tu vas regretter toute ta vie. »
Sur cette menace, l’aspirante kunoichi tourne les talons. Ce n’est que lorsqu’il ne la voit plus que Shikamaru se relève, se servant de son tee-shirt pour essuyer sa figure.
Si les filles sont comme des nuages, Sakura est un cumulonimbus. Pleine d’orages.
