Work Text:
Elle avait promis à Hosea de faire attention et, depuis que Karen s’était dévouée pour lui montrer le sort qui l’attendait si elle se laissait aller, elle faisait attention. Elle s’en tenait à la bière, peu importe son goût infect, et ne s’autorisait d’alcool fort que quand on la défiait. (Depuis qu’elle avait battu Micah, ça n’arrivait que rarement.)
Elle avait promis à Hosea d’apprendre à vivre avec l’absence de Jake – « pas sans lui, avec son absence », avait dit le vieil homme et elle comprenait chaque jour un peu plus – et de ne pas sombrer dans l’alcool. Et Sadie Adler tenait ses promesses.
Heureusement, elle ne lui avait pas promis de ne pas toucher à l’alcool.
Le chariot dans son dos, rempli d’amphores et bouteilles dépareillées – le désordre l’irritait, mais comment se procurer cent bouteilles identiques sans attirer l’attention ? il faudrait être patiente – sonnait doucement, le verre parvenant à s’entrechoquer malgré tout le tissu protecteur. Bien mal lui en prenait ; à chaque clink sa main tressaillait, électrisée de l’envie irrépressible de jeter un bâton de dynamite derrière elle, et au diable les conséquences. Rien qu’une fois, elle voulait voir l’explosion que ce serait. Elle devait se répéter le prix en boucle pour se retenir de tout flamber – si au moins les bouteilles se laissaient oublier, au lieu de provoquer…
(Au début, elle avait essayé de se convaincre que c’étaient les chemises de Jake qu’elle avait enroulées autour, et qu’elle ne se pardonnerait pas de les perdre en dommage collatéral. Puis elle s’était souvenue que les chemises de Jake avaient brûlé et qu’il ne lui en restait rien de lui, et ses envies destructrices avaient repris de plus belle. Mieux valait se concentrer sur l’argent.)
Elle crapahutait dans les montagnes, un peu au sud de chez eux mais encore suffisamment au nord pour avoir un peu de neige, depuis des heures quand enfin la silhouette familière de la distillerie apparut derrière un arbre. L’avantage des montagnes : on ne voyait jamais rien venir. (Ça voulait dire qu’on pouvait tuer sans culpabilité.)
« Maggie ! cria-t-elle à la clairière. Maggie Fike ? »
Elle espérait que ce n’était pas un piège. Si c’était pour conduire à vitesse de tortue toute la journée, autant vraiment vendre.
« Maggie ? » ajouta-t-elle une troisième fois, impatiente.
Comme une fée des vieux contes, une vieille femme apparut devant elle, fusil baissé en main et yeux perçant son âme. On vous l’a dit : en montagne, on ne voit jamais rien venir. Ni personne.
« Adler ? » s’assura la vieille femme d’un ton méfiant, qui n’enlevait pourtant rien à son aura chaleureuse… presque rassurante. Sadie décida sur-le-champ qu’elle l’aimait bien.
« C’est moi. Vous comptez me laisser entrer ou on attend les flics ?
– Par là. »
Elle la guida dans un hangar avec une efficacité redoutable, ses indications quasi millimétrées. Sadie ne pouvait s’empêcher d’être impressionnée. Quand je serai grande… La pensée vint avec une familiarité injustifiée ; cela faisait longtemps qu’elle avait fini de grandir. Mais peut-être que quand elle serait vieille…
« Vous faites ça depuis longtemps ?
– À peu près une vie et demi. Viens, on parlera mieux à l’intérieur, déclara-t-elle en les amenant dans une petite cuisine boisée et chaude à mourir. Whisky ?
– Je préférerais mon argent.
– Brave fille. Bois. » Elle posa un verre si translucide qu’il avait l’air vide devant elle – une bonne cuvée, juste pour elle ? – avant de fouiller dans son bureau. « Tiens. Deux cent trente, comme convenu. J’espère pouvoir compter sur la qualité.
– Ne vous en faites pas pour ça. » Elle jeta le liquide au fond de sa gorge, incapable de réprimer un frisson. Aah, vraiment la bonne cuvée. « Fichtre. Pas aussi bon que ça, faut admettre.
– Ha. Non, on ne peut pas demander de miracles. Vieille recette de famille, mijotée depuis des années. Mon neveu l’avait enterrée avant de mourir, et il a mis des mois à retrouver le coin. Pas facile de se repérer dans une forêt brûlée.
– Ça doit être une sacrée histoire.
– On croirait… Alors, et toi ? Première vente ?
– Première grande. » Elle hésita. « Première seule. Avant ça, j’étais avec des gars… Des gars qui pouvaient me couvrir, dit-elle prudemment. Ou au moins conduire. Comment je suis censée faire les deux en même temps ?
– T’embauches quelqu’un, voilà comment.
– J’ai pas ce genre d’argent. Et je n’ai pas envie de dépendre d’un homme. »
Encore. Maggie la dévisagea un instant, et elle se demanda ce qu’elle voyait – une vieille fille usée ? Une gamine qui jouait au chasseur ? Ou ce qu’elle était ?
« Ton gang, là… Ils t’ont laissée avec un endroit où vivre ?
– Pardon ?
– Je connais les hommes, Adler. Ils donnent deux pièces, trois balles et un sourire et ils croient qu’on va s’en sortir. Et ça, c’est si t’as de la chance… Tes amis, ils ont réfléchi ou t’as juste volé une cabane à moitié détruite ?
– Je sais reconstruire. J’ai déjà retapé toute une grange avec mon mari. »
Et elle l’aurait refait seule, si l’incendie avait laissé juste un petit peu plus.
« Pourquoi tu ne t’installerais pas ici ? Je ne peux pas faire toute seule, et dieu sait que les abrutis que je paie ne servent à rien. Entre celui qui travaille que quand tu le regardes et l’autre qui bâcle une fournée le temps que tu te fasses un café… J’ai un petit réseau de livreuses pas trop incompétentes, mais ça ferait pas de mal d’avoir une assistante régulière. Surtout si tu te sais te servir de ce fusil, ajouta-t-elle avec un clin d’œil.
– Vous voulez que je m’installe ici ?
– Pourquoi pas ? Toi, moi, on peut aller loin. »
Elle attendit juste assez longtemps pour que la surprise relâche Sadie, mais avant qu’elle n’ait pu articuler une réponse.
« Allez, je vais te présenter au cuisinier. Je te préviens, il râle. »
Sadie grogna.
« C’est un prérequis du métier ou quoi ? »
