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Au-delà de l'amnésie

Summary:

Dès le premier regard, Hannibal Lecter avait été convaincu que le cas de Will Graham serait captivant. Et, effectivement, l'intérêt d'Hannibal croît au fur et à mesure que se dévoile le fonctionnement psychologique de son patient, dont les amnésies ne sont que la partie visible de l'iceberg.

« Qu'est-ce que j'ai, docteur Lecter ? Est-ce que c'est une encéphalite, ou un autre problème neurologique de ce genre ? »

Non, ce n'est pas une encéphalite. Pour Hannibal, il s'agit de quelque chose de bien plus intéressant encore.

Chapter 1: Chapitre 1

Notes:

Bienvenue sur cette fanfiction !

Ici, je vais explorer l'hypothèse diagnostique sous-entendue par Hannibal (lors de l'épisode 12 de la saison 1) qui serait pertinente si Will n'avait pas d'encéphalite. Je vais d'abord reprendre des éléments des premiers épisodes (que je vais un peu remodeler à ma guise) avant de m'en éloigner progressivement.

Je vous souhaite une bonne lecture ~

(See the end of the chapter for more notes.)

Chapter Text

Il n'aurait jamais dû accepter ce nouveau travail.

Voilà la pensée qui tournait en boucle dans l'esprit de Will Graham.

Déjà, Will n'aurait jamais dû céder lorsque le directeur des sciences du comportement du FBI, Jack Crawford, était venu le chercher dans sa salle de classe quelques semaines plus tôt et avait insisté sur le fait qu'il voulait Will, et Will seulement, pour être profileur sur une affaire hautement délicate.

Will enseignait à l'académie du FBI depuis près d'un an, et jusqu'à présent cela lui avait parfaitement convenu. Il avait d'abord passé les examens d'entrée pour devenir agent du FBI ; toutefois il s'était avéré incapable de se servir d'une arme. Ses capacités d'analyse, liées à une empathie hypersensible et une imagination sur-développée l'aidant à se plonger dans l'esprit des criminels, avaient cependant été remarquées ; alors, plutôt que de le renvoyer définitivement, un poste d'enseignant de profilage lui avait été proposé. Pendant plusieurs mois, il avait été tranquille dans son petit amphithéâtre de l'académie. Jusqu'à l'arrivée de Jack Crawford il y a peu, à la fin de l'un de ses cours, réclamant son aide sur une affaire en cours en tant que consultant.

Si dès le départ il avait refusé d'étudier les dossiers pour établir le profil psychologique de ce tueur en série, par la suite il n'aurait pas non plus flanché et accepté de quitter la sécurité des bureaux afin de se rendre à nouveau sur le terrain. Cela l'aurait, au final, épargné de se retrouver face au tueur qu'ils traquaient et d'avoir à sortir son arme pour se défendre. Cela lui aurait évité de vivre cette étrange sensation d'avoir cligné des yeux seulement l'espace d'un instant, puis de constater avec horreur que son pistolet fumait dans ses mains tremblantes, le chargeur vidé, ses balles criblant anarchiquement le corps du criminel, sans même savoir comment cela était arrivé.

Il n'aurait jamais dû accepter ce nouveau travail. Cela l'aurait aussi préservé des symptômes post-traumatiques qui avaient découlé de cet épisode. En effet, au fil des jours Will en avait reconnu les manifestations : flashbacks, images et pensées intrusives, cauchemars, insomnies...

Et, enfin, cela lui aurait évité d'avoir à se retrouver en tête-à-tête avec un psychiatre.

Ce n'était même pas une demande : c'était un ordre qui émanait de sa hiérarchie, il devait obligatoirement effectuer cette consultation – soi-disant pour le bien de sa santé mentale, mais plus certainement parce que les hauts gradés voulaient une évaluation afin de savoir s'il était réellement apte à retourner sur le terrain ou non.

Crawford lui avait d'abord proposé de rencontrer le docteur Frederick Chilton, avec lequel le FBI avait parfois l'habitude de collaborer. Will avait refusé en bloc : il avait déjà aperçu Chilton à quelques reprises et n'avait pas besoin de l'approcher de plus près pour savoir que cet homme était détestable. Crawford lui avait ensuite proposé Alana Bloom ; cependant, puisque la docteure Bloom était une de ses collègues enseignantes à l'académie, aux yeux de Will cela posait problème à la fois éthique et personnel. Crawford était donc revenu vers lui pour lui proposer un troisième nom : Hannibal Lecter, le mentor d'Alana Bloom lors de ses études qu'elle avait elle-même recommandé.

Au fond, peu importait le qui : Will détestait les psychiatres de manière générale. Ça n'avait rien de personnel, c'était simplement le principe du métier qu'il exécrait : fouiller dans l'esprit des gens, les gaver de médicaments... Il n'avait jamais été friand de ces idées.

Il aurait dû refuser cette consultation, comme il aurait dû refuser tout le reste. Pourtant quelque chose en lui l'avait poussé à agir à l'exact opposé de ce que lui criait son instinct. Était-ce le désir de se faire bien voir par Jack Crawford qui avait placé tant d'espoirs en lui ? Était-ce parce qu'au fond il avait envie, malgré tout, de continuer ce travail permettant de stopper des criminels ? Will n'en avait pas compris la raison, mais il avait fini par accepter la consultation avec le docteur Lecter.

Il se rendit à l'adresse du psychiatre à reculons. Une fois sur place, il patienta dans la salle d'attente malgré l'envie de fuir qui le taraudait. Puis, une minute plus tard, on vint lui ouvrir.

Par réflexe, Will scanna l'homme qui lui faisait face. Hannibal Lecter devait avoir une quarantaine d'années, possédait une stature plutôt athlétique, avait un visage aux traits européens, et portait présentement un étrange costume bigarré – il était loin du petit bonhomme rabougri que Will s'était initialement imaginé.

« Monsieur William Graham ? »

L'accent de l'homme confirma ses origines européennes. L'appel de son nom le fit sortir de ses pensées, et Will se leva à contrecœur pour aller à la rencontre du psychiatre.

« Hannibal Lecter » se présenta l'homme inutilement. « Entrez, je vous en prie. »

Will s'exécuta silencieusement et pénétra dans le bureau du médecin. Là aussi, il scanna son environnement : les murs étaient blancs et rouges et les rideaux, encadrant une grande fenêtre, faisaient écho à ces couleurs. La pièce était garnie d'un grand bureau, de deux fauteuils se faisant face, ainsi que d'un divan disposé un peu plus loin – Will se jura immédiatement de ne jamais s'y allonger. En hauteur, la pièce était surplombée d'une petite mezzanine faisant office de bibliothèque, accessible par une échelle en bois.

Lecter s'installa dans l'un des fauteuils et fit signe à Will de s'asseoir dans celui d'en face. A regret, Will fit ce qui était attendu de lui.

« Veuillez m'excuser d'avance, lui dit le psychiatre une fois qu'il fut installé, mais je vais devoir commencer par une série de questions toutes plus insipides les unes que les autres. »

En effet, le docteur Lecter lui redemanda confirmation de son nom, prénom, puis de sa date et de son lieu de naissance. Il enchaîna ensuite sur d'autres questions aux allures de formalités administratives.

« Votre statut civil ?

- Célibataire.

- Des enfants ?

- Non.

- D'autres liens familiaux ?

- Non plus. »

Lecter haussa un sourcil.

« Mes parents tous les deux décédés, précisa Will. Je n'ai pas de frère ni de sœur.

- Je vois. Pas de famille plus éloignée ?

- Non. »

Le psychiatre passa ensuite à un autre registre, celui du parcours académique de Will. Après l'avoir brièvement retracé, ils en vinrent à ses emplois actuels.

« ...Vous êtes donc enseignant à l'académie du FBI depuis onze mois, et avez commencé un travail de profileur consultant depuis deux semaines. C'est bien cela ?

- Oui. »

Lecter tourna une nouvelle page de son calepin.

« Bien. Je vous remercie pour toutes ces informations. Pouvez-vous à présent m'expliquer ce qui vous amène ici ?

- Un ordre de ma hiérarchie. »

Seul le silence suivit sa réponse.

« Mais encore ? » insista le médecin.

Willl se retint de soupirer.

« J'ai fait usage de mon arme, expliqua-t-il laconiquement. Ma hiérarchie veut savoir si je suis apte à retourner sur le terrain.

- Avez-vous envie de retourner sur le terrain ? »

Will resta muet l'espace d'un instant. La question était bien sûr légitime, mais il ne s'était pas attendu à ce que quiconque prenne la peine de la lui poser. Lui-même n'avait qu'à peine osé se la formuler et il avait du mal à trouver une véritable réponse tant il sentait une profonde lutte interne le tirailler : d'un côté il avait envie d'y retourner, d'un autre ces pensées comme quoi il n'aurait jamais dû accepter ce nouveau travail ne cessaient de tourner dans son esprit – et, justement, n'était-ce pas là l'occasion d'y mettre un terme ? Il n'avait qu'à répondre « Non », se lever, partir, et ne plus jamais revenir...

C'est pour cela qu'il fut particulièrement surpris de s'entendre répondre :

« Oui. »

Il fit son possible pour masquer son étonnement. Pourquoi était-ce cette réponse-ci, ne reflétant absolument pas son véritable état d'esprit tiraillé, qui était sortie contre son gré ?

Lecter opina à sa réponse sans s'y attarder davantage et reprit.

« D'après le compte-rendu qui m'a été transmis, vous avez fait feu dans un cadre de légitime défense ; cependant vous avez vidé l'entièreté de votre chargeur, ce qui a interpellé vos instances supérieures. En outre, c'était apparemment la première fois que vous faisiez usage de votre arme. »

Will se sentit se rembrunir.

« Puisque vous êtes au courant, pourquoi me demandez-vous de vous en parler ?

- Car ce que j'ai lu ne sont que des propos retranscrits par de tierces personnes. Vous seul pouvez raconter ce moment de la manière dont vous l'avez réellement vécu. »

Will débattit intérieurement durant quelques instants. Il n'avait pas envie de confier en détails ce qu'il s'était passé au docteur Lecter - surtout pas la perte de mémoire qui avait précédé son coup de feu, ni la panique et l'intense détresse qui s'étaient saisies de lui par la suite - néanmoins s'il ne jouait pas le jeu un minimum, cela pourrait le desservir. Il décida donc de donner quelques éclaircissements sur la situation sans pour autant trop se dévoiler.

« L'affaire pataugeait, expliqua-t-il finalement. Crawford est venu me chercher pour le profilage. Il avait envoyé toutes ses équipes sur plusieurs pistes, puis il m'a demandé de les rejoindre sur le terrain afin de les explorer avec eux. J'ai trouvé un indice, j'ai suivi cette piste, et je me suis retrouvé face au tueur. Il m'a attaqué. J'ai dû sortir mon arme de service. »

Il termina par un haussement d'épaule pour éluder la fin de l'histoire.

« Et vous avez vidé votre chargeur » compléta le psychiatre.

Nouveau silence. Will ne voyait pas ce qu'il y avait à ajouter puisqu'il n'avait de toute façon pas de souvenir de ce qu'il s'était passé à ce moment-là ; et il ne ressentait aucunement l'envie de partager ce point obscur avec un psychiatre, qui sauterait sûrement sur le sujet de cette perte de mémoire pour essayer de fouiller dans sa tête.

« Que s'est-il passé ensuite ? reprit Lecter au bout d'un moment.

- Le reste de l'équipe est arrivé, répondit Will, les secours aussi.

- Le rapport dit que vos blessures n'ont été que mineures.

- En effet.

- Votre assaillant, quant à lui, a succombé à la suite de ses blessures. »

Will approuva silencieusement. La mort du criminel ne lui faisait rien ressentir, laissant comme un étrange vide dans son esprit.

« Que s'est-il passé pour vous après que vous ayez été soigné ?

- Je suis rentré chez moi. J'ai eu deux jours de congés, et lorsque je suis retourné au travail Crawford m'a dit que je devais passer une évaluation psychiatrique. »

Lecter hocha la tête et prit une nouvelle page de son bloc-notes.

« Présentez-vous des difficultés de sommeil depuis cet événement ?

- Mon sommeil n'a jamais été de qualité, répondit Will d'un geste évasif de la main.

- Des rêves, des cauchemars depuis l'incident ? »

Will hésita à mentir, toutefois ça n'aurait sûrement pas été pertinent de présenter un tableau trop parfait.

« Oui.

- Avez-vous des images intrusives de l'événement qui s'imposent à vous même en journée ? »

Il n'avait pas spécialement envie de dévoiler l'ampleur du chaos qu'il ressentait, alors il préféra minimiser.

« Il s'agit principalement de cauchemars. En journée, ce seraient plutôt... Des pensées.

- Des ruminations ?

- Un peu. »

Le psychiatre sembla cocher quelque chose dans son calepin.

« Avez-vous remarqué une certaine irritabilité ?

- Vous voulez dire plus que d'habitude ? demanda Will sarcastiquement, sachant parfaitement qu'il n'avait jamais donné l'impression à quiconque d'être particulièrement avenant.

- Oui.

- Difficile à dire. Peut-être.

- Des accès de colère ?

- Pas spécialement. »

Là non plus, il ne lui semblait pas en avoir davantage que d'habitude.

« Qu'en est-il de votre concentration ? La trouvez-vous perturbée ?

- Je ne crois pas, non. »

Malgré les cauchemars et la fatigue, les images et les pensées qui tournaient en boucle dans son esprit, Will avait encore l'impression de pouvoir avoir recours à toutes ses capacités. Cela demandait juste un peu plus d'efforts que d'habitude.

« Évitez-vous certains lieux, certaines activités ou certaines personnes depuis l'événement ?

- Non. Même les deux jours de repos loin de mon travail, c'est ma hiérarchie qui me les a imposés.

- Avez-vous essayé d'éviter de parler de ce qu'il s'était passé ? »

Will pinça les lèvres. A qui en aurait-il parlé de toute façon ? Jack Crawford, ses autres collègues de travail ?

« Je ne parle pas à grand monde de manière générale.

- Avez-vous évité de penser à ce qu'il s'était passé, voire même avez-vous cherché à oublier ? »

Will retint un rictus.

« De toute façon ce n'est pas comme si c'était réellement possible, n'est-ce pas docteur ? »

L'entretien se poursuivit pendant encore quelques temps, Will jetant régulièrement des coups d’œil à l'horloge afin de déterminer quand ce calvaire prendrait fin. Au bout de trente minutes, le psychiatre arrêta de le harceler de questions et il retrouva finalement sa liberté.

« Bien, fit Lecter, nous arrivons à la fin de notre rendez-vous. Je vous propose de revenir demain afin que je vous partage mes conclusions et que je vous remette votre évaluation.

- D'accord » répondit Will en se levant hâtivement, peu enchanté à l'idée de revoir le psychiatre mais tout de même pressé de mettre tout ceci enfin derrière lui.

Avant de partir, Lecter lui nota son nouveau créneau sur un papier. Will le remercia plus par politesse qu'autre chose, et partit sans se retourner.

.

Lorsqu'il revint au cabinet psychiatrique le lendemain, Will était tendu. A tel point qu'il ne répondit qu'à peine à la salutation du docteur Lecter lorsque celui-ci lui ouvrit la porte, se précipitant dans son bureau d'un pas rapide, attendant la sentence.

Will pensait que le psychiatre l'empêcherait de retourner sur le terrain, ou émettrait au moins de sérieux doutes : après tout, il avait admis présenter certains symptômes... Il n'avait certes pas tout dit, mais ce qu'il avait dévoilé était peut-être suffisant pour l'interdire de reprendre son rôle de consultant...

C'est pourquoi il fut particulièrement surpris par l'évaluation que lui remit Lecter.

« Vous m'évaluez apte à retourner sur le terrain ? » dit-il d'un ton surpris en parcourant la conclusion à la fin du document.

Le psychiatre hocha la tête.

« Vous présentez certains signes d'un stress aigu, ce qui reste toutefois de l'ordre d'une réaction normale au vu de ce que vous avez vécu. Vous pouvez reprendre votre travail tout en restant vigilant, et il faudra que vous reveniez dans un mois afin d'évaluer l'évolution de vos symptômes. »

Will pinça les lèvres. Il repensa à la réponse qu'il avait donné au psychiatre lorsqu'il lui avait demandé s'il avait envie de retourner sur le terrain. Dans la mesure où il avait répondu oui, n'aurait-il pas dû être satisfait de la conclusion de cette évaluation ? Il était loin de ressentir une telle satisfaction en réalité : à nouveau cette même lutte interne se réveillait en lui, celle qui l'avait déjà habité ces derniers jours, entre une intense envie de reprendre son travail et celle de s'enfuir à l'autre bout du pays.

« Bien sûr, ajouta Lecter en voyant son manque de réaction, vous pouvez revenir en rendez-vous avant cette date, que ce soit de manière ponctuelle ou régulière. »

Will releva la tête et haussa un sourcil.

« Et selon quel critère ? »

Le psychiatre ancra son regard dans le sien.

« C'est selon vos besoins. »

.

Pourquoi Will était-il retourné voir Jack Crawford et lui avait-il remis son évaluation psychiatrique ? Pourquoi l'avait-il laissé l'embarquer sur une nouvelle affaire sordide ? Comme les fois précédentes, il n'arrivait pas à trouver de réponse claire à ces questions.

Néanmoins les faits étaient là : Will se trouvait présentement à contempler l’œuvre d'un nouveau tueur en série, ayant laissé derrière lui neuf cadavres pour lesquels il avait creusé des tombes de fortune.

Will enclencha son pendule mental, qui lui permettait de reconstituer le point de vue des criminels dans son esprit, afin d'analyser la nouvelle scène de crime et les cadavres sous ses yeux. C'est alors que l'image de l'un d'entre eux se substitua soudainement à celle du tueur qu'il avait éliminé quelques jours plus tôt, le faisant vaciller. Malgré la stupeur, Will se concentra de toutes ses forces et se secoua mentalement, faisant appel à son esprit rationnel. Hallucination post-traumatique, lui souffla un coin de son cerveau rationnel. Il cligna des yeux et l'apparition s'évapora aussi vite qu'elle était venue ; pour autant la sensation de terreur qui s'était immiscée en lui à cette vision n'avait, elle, pas disparue.

Will ne dormit pas la nuit suivante, trop inquiet à l'idée que l'hallucination puisse revenir dès qu'il fermerait les yeux. Résigné, il mit toutefois son insomnie à profit pour travailler sur l'affaire en cours, faisant progressivement avancer les choses.

Le cas fut entièrement résolu à peine quelques temps plus tard. Le tueur fut identifié, pris en chasse et finalement arrêté.

Cette fois, Will n'avait pas eu à se servir de son arme : c'était un de ses collègues du FBI qui avait fait feu pour arrêter le criminel, le blessant à l'épaule au moment de la capture.

Alors pourquoi présentait-il un nouveau trou de mémoire ? Will arrivait à se souvenir de la poursuite, puis de son collègue qui avait sommé l'homme de s'arrêter et, voyant que le fugitif n'obtempérait pas, avait dégainé pour faire feu... Ensuite, c'était le trou noir. C'était comme s'il avait cligné des yeux, et sans avoir entendu le coup de feu ni vu le tir, il avait soudain eu dans son champ de vision le criminel tombé à terre, l'épaule ensanglantée, et l'équipe d'intervention du FBI autour de lui. Un peu comme si, lors d'un diaporama, une diapositive avait sauté.

Son cerveau disjonctait-il sous l'effet du stress ? Cela risquait-il se reproduire chaque fois qu'il ferait face à un criminel ou qu'il serait question d'arme à feu ?

Cette sensation de manque dans sa mémoire le perturba passablement dans la mesure où, les jours et les nuits suivants, des images de l'autre tueur, celui à qui il avait réellement ôté la vie, revinrent le hanter plus violemment encore, comme un disque rayé tournant dans un cycle anarchique et sans fin... A tel point que, même si c'était difficile à admettre, Will avait songé à recontacter le docteur Lecter.

Will ne savait pas encore s'il faisait véritablement confiance à Hannibal Lecter ; quelque chose en lui le poussait à se méfier de cet homme. Mais, honnêtement, existait-il en ce monde des personnes dont il ne se méfiait pas ? Will avait toujours eu des difficultés à se lier avec d'autres êtres humains, son atypie attirant des regards condescendants au mieux, du rejet au pire. Toutefois, au vu de la situation actuelle, il lui semblait qu'il n'avait pas vraiment le choix : l'hallucination et les cauchemars montraient qu'il avait besoin d'aide, et présentement il ne voyait personne d'autre que Lecter pour cela.

« C'est selon vos besoins » lui avait dit le psychiatre.

Will n'aurait jamais imaginé qu'il puisse ressentir le besoin d'effectuer une psychothérapie. Enfin, il savait que sa santé était instable depuis de longues, très longues années ; mais il avait toujours fui les psychothérapies. Pour autant, après avoir passé plusieurs nuits dévorées par les insomnies et les rares moments de sommeil hantés par son meurtre, en plus de tous ses autres symptômes, Will fit finalement le choix de recontacter Hannibal Lecter.

Il se résigna à se rendre à nouveau au cabinet psychiatrique malgré sa réticence qui, parallèlement, persistait. Une fois dans la salle d'attente, il patienta tant bien que mal jusqu'à ce que l'homme vienne lui ouvrir.

« Bonjour, monsieur Graham.

- Bonjour. Je préférerais que vous m'appeliez Will » annonça-t-il tout de suite, s'attirant au passage un sourcil levé du psychiatre.

S'ils étaient voués à se revoir, il préférait éviter que l'homme lui serve du monsieur Graham à tout va.

« Fort bien. Voulez-vous m'expliquer ce qui motive ce choix ? »

Will secoua la tête.

« Il est plus utile que vous explique ce qui motive mon retour ici. »

Il sortit l'évaluation psychiatrique de sa poche et la lança plus qu'il ne la déposa sur le bureau du psychiatre.

« C'était peut-être prématuré » dit-il d'un ton sec.

Le docteur Lecter glissa un regard vers le document et resta pensif quelques instants.

« Qu'avez-vous vu sur le terrain ? »

Will fut surpris : Lecter avait visé juste. Il revit mentalement le moment où il avait eu l'hallucination... Oui, il avait bien vu quelque chose - ou plutôt quelqu'un. Will hésita un instant ; néanmoins quitte à être là autant aller jusqu'au bout et parler franchement.

« A la place d'une des victimes de ce nouveau tueur, expliqua-t-il, j'ai soudainement vu celui qui pourrait être considéré comme ma victime » lâcha-t-il d'un ton amer.

Lecter pencha la tête sur le côté, apparemment intéressé.

« Le considérez-vous comme votre victime ?

- Non » trancha Will.

Le psychiatre haussa un sourcil. Bien sûr, Will remarqua que sa réponse était interpellante puisqu'elle entrait en contradiction avec ce qu'il venait tout juste de dire ; néanmoins il ne savait pas ce qui l'avait poussé à dire ces mots, ma victime, car ce n'était absolument pas ainsi qu'il voyait les choses – peut-être était-il influencé par ce qu'il imaginait que d'autres personnes pourraient penser de cette situation ?

« Comment le considérez-vous alors ?

- Mort, répliqua Will sur la défensive. J'ai fait ce qu'avais à faire, c'est tout. »

Un silence tendu plana un temps, jusqu'à ce que finalement Lecter reprenne la parole.

« Quand vous dites que vous l'avez vu sur le terrain... S'agissait-il d'une association de votre esprit ?

- Non, c'était une hallucination. Je l'ai littéralement vu dans la tombe de quelqu'un d'autre. »

Le psychiatre hocha la tête.

« Avez-vous dit à Jack Crawford ce que vous avez vu ?

- Non. »

Will n'avait pas envie que son supérieur le considère comme fou – ou comme encore plus fou qu'il ne le pensait déjà.

« Cela peut faire partie des symptômes du stress aigu, répondit Lecter. C'est une réaction tout à fait compréhensible. »

Will eut un claquement de langue agacé.

« Il faut vraiment que je retrouve toutes mes capacités. La dernière fois, vous m'aviez demandé ce qu'il en était de ma concentration ; et bien aujourd'hui je peux vous dire qu'elle est impactée. Je n'arrive plus à me servir de mes facultés pour entrer dans le mode de pensée des criminels sans souffrir d'hallucination, et pour ce qui est de simplement voir une arme... »

Il arrivait à un point critique : oserait-il parler de ses trous de mémoire au docteur Lecter ? Will était à peu près certain qu'un psychiatre ne verrait pas cela d'un bon œil.

Mais peut-être avait-il mis trop de temps à se décider, car Lecter reprit la parole.

« Est-ce plus difficile d'imaginer le plaisir de tuer, maintenant que vous avez tué vous-même ? »

Les propos du psychiatre lui firent l'effet d'un seau d'eau glacée. Il se sentit se figer intérieurement tout en étant pris d'un vertige, auquel se succéda une dérangeante sensation de flottement.

« Will ? »

Il cligna des yeux.

« Je... »

Il ne se sentait pas particulièrement bien, néanmoins il n'avait pas spécialement envie de partager cela à Lecter. Alors Will prit une respiration et se frotta le visage de ses deux mains.

« Si je vous suis, réussit-il à reformuler en se concentrant, j'aurais du mal à me mettre dans la peau des criminels et à ressentir ce qu'ils ressentent... car j'ai moi-même ôté une vie ?

- C'est une hypothèse. Il pourrait s'agir d'une défense qui vous protégerait de vous perdre dans ces esprits malfaisants. Ou bien de ne pas voir quelque chose qui vous dérange en vous-même. »

Will tiqua.

« Comme quoi ?

- Peut-être que ce n'est pas tant le fantôme de ce criminel qui vous hante, mais le fait qu'il existe des hommes si mauvais que les tuer puisse être un plaisir. »

A nouveau la sensation glaciale s'imposa en lui, accompagnée d'un profond sentiment de malaise. Il fut traversé d'un frisson.

« Avoir tué cet assassin m'a paru juste, se défendit Will.

- Alors d'où vient ce frisson ? »

Will sentait la sensation de malaise s'accentuer de plus en plus à l'intérieur de lui. Il refusa de répondre à cette dernière question, préférant continuer à se justifier.

« ...Et lors de la dernière affaire, reprit-il, le fait que mon collègue ait ouvert le feu ne m'a pas fait éprouver de plaisir.

- Vous n'avez pas ôté de vie cette fois-ci » pointa Lecter.

Le regard de Will se perdit dans le vague. Pouvait-il ressentir du plaisir à l'idée de tuer ? Etait-ce cela qu'il cherchait à fuir en n'arrivant plus à plonger pleinement dans l'esprit des criminels sans être profondément secoué ? Au fond, il ne pouvait même pas en être sûr puisqu'à chaque fois qu'une vie avait été mise en jeu il avait été pris de perte de mémoire...

Il ne se sentait vraiment pas bien du tout. A nouveau il se passa une main sur le visage, et il fut pris d'une soudaine fatigue qui lui fit l'effet d'une chape de plomb. Ne pouvant pas rester debout plus longtemps, il fit quelques pas et se laissa choir dans le fauteuil face à celui dans lequel le docteur Lecter était installé.

« J'aurais dû rester en Louisiane à réparer des bateaux, lâcha Will d'un ton harassé.

- Votre remarque est compréhensible. Un bateau est une machine, un problème prévisible, facile à résoudre. Au pire, il y a une rame. Où était la rame dans ces affaires ?

- Vous êtes censé être ma rame. »

Will fronça les sourcils. Venait-il vraiment de prononcer ces mots ? Cela ne lui ressemblait pas. C'était même profondément dissonant : lui qui avait toujours dû se débrouiller seul, n'ayant jamais eu personne sur qui compter... Et il ne tenait pas Lecter en si haute estime, d'autant qu'ils venaient à peine de se rencontrer...

« Je le suis. »

Will sentit ses yeux s'écarquiller et il releva subitement son regard vers Lecter à cette réponse inattendue. Les mots que celui-ci venait de prononcer résonnaient étrangement dans son esprit, et alors Will sentit à nouveau cet étrange vertige. Il se demanda s'il n'était pas sur le point de faire un malaise tant la sensation était violente. Il cligna des yeux pour essayer de stabiliser sa vision : là, devant lui, il voyait le docteur Lecter mais d'une manière distordue, comme s'il était au bout d'une sorte de long, très long tunnel.

« Will, reprit le psychiatre, vous touchez peut-être là au cœur de votre problème. »

Les mots de Lecter lui semblaient être comme un écho lointain, déformé, qu'il n'arrivait pas à saisir.

« Ce n'est pas le fait d'avoir ôté une vie qui vous hante, n'est-ce pas ? » continua le psychiatre.

La vision-même qu'il avait de l'homme et de l'environnement autour d'eux se faisait de plus en plus floue ; Will avait l'impression de se faire comme aspirer par un tourbillon, comme s'il tombait peu à peu à l'intérieur de lui-même.

Ne se rendant apparemment pas compte de ce qu'il se passait pour son patient, Lecter poursuivit.

« Vous souffrez donc autant d'avoir pris plaisir à tuer ? »

Will n'entendit pas ces derniers mots. Il était déjà parti loin dans les profondeurs de sa psyché, sans même qu'il ne le réalise.

Notes:

Voilà pour ce premier chapitre. Le deuxième est presque terminé, j'ai donc espoir de le poster bientôt ; on y verra l'étendue des amnésies de Will, ainsi que d'autres symptômes, et on commencera à découvrir certains de ses traumatismes d'enfance...

Je vous dis à bientôt ~

P.S. : Je pense que je vais m'amuser à essayer de traduire cette histoire en anglais - même si je suis loin d'être bilingue j'ai envie de m'essayer à cet exercice.