Chapter Text
Dean ne méritait pas de subir un tel sort. Il avait accepté les coups et enduré le traitement de silence sans rechigner parce qu’une partie de lui se sentait véritablement coupable du départ de Sam pour l’université. Mais ce qui s’était ensuivi…Aucun être vivant ne méritait de connaître une fin pareille.
Son père n’était pas le genre d’homme qu’on pouvait décevoir sans subir de conséquences. Et à ses yeux, Dean était à blâmer pour sa séparation houleuse avec son fils cadet. Après tout, veiller sur Sam avait toujours été sa responsabilité, et jusqu’à présent il n’avait jamais failli à sa tâche. Il avait pratiquement élevé le gamin, s’était assuré qu’il ne manque jamais de rien, surtout pas d’amour, de protection et des autres besoins fondamentaux dont son père négligeait parfois de les pourvoir. Et puis, Sam l’avait abandonné, il l’avait laissé seul pour affronter la colère de son père. Une part de lui l’enviait d’avoir trouvé le courage de partir, mais l’autre part lui reprochait son égoïsme. C’était donc ainsi que Sam le remerciait pour tout ce qu’il avait sacrifié pour lui ?
La tension était presque insoutenable entre Dean et John depuis le départ de Sam. Après que son cadet soit parti en claquant la porte et en promettant de ne plus jamais revenir, John avait déchainé toute sa rage et ses regrets sur son aîné, puis s’était emmuré dans le silence. Dean avait supporté une chasse entière sans que son père ne daigne même ne serait-ce que le regarder, comme s’il ne pouvait plus tolérer la seule présence du fils qui lui restait. Dean aurait pu disparaître qu’il n’en aurait été que plus heureux, du moins c’était ce qu’il laissait paraître. Le jeune chasseur ne serait toutefois jamais allé jusqu’à penser que son père serait celui qui le ferait disparaître, ni qu’il lui réserverait une fin aussi terrible.
Ils venaient tout juste de terminer une simple chasse dans la petite communauté d’Elsmere, située dans les confins du Nebraska. Comme John avait flambé presque tout l’argent qui leur restait en alcool, ils n’avaient pas eu d’autre choix que de s’abriter dans une vieille grange abandonnée en attendant de se regarnir un peu les poches. Bien sûr, John avait choisi la plus éloignée de la civilisation, où personne ne risquerait de les entendre et de questionner leurs étranges activités.
Dean savourait les dernières bouchées de son dîner en repensant à la chasse qu’ils venaient tout juste de terminer lorsque son père s’adressa à lui pour la première fois en près de quatre jours :
-Dean, viens ici.
Un ordre, bien sûr. Tout ce qui sortait de la bouche de son père sonnait comme un ordre. Et Dean avait appris à ne jamais questionner ses ordres. Il le rejoignit donc dans le fond de la grange et remarqua qu’il s’affairait devant une grosse poutre porteuse, un sac rempli de cordes tressées posé devant lui.
-Appuie ton dos contre la poutre, lui commanda-t-il sans même lever les yeux vers lui.
Dean devina tout de suite les intentions de son père, mais il souhaitait plus que tout avoir tort. L’entraînement militaire que John avait fait subir à ses fils dès leur jeune âge n’avait pas été une partie de plaisir, et même maintenant qu’ils étaient devenus des combattants aguerris, il se plaisait encore à tester leurs habiletés de diverses manières. Plusieurs de ces exercices visaient notamment à éprouver leurs aptitudes de survie. Ainsi, depuis l’adolescence, il était bien plus fréquent que Dean voulait l’admettre que son père le ligote, toujours d’une manière et dans un milieu différents, en lui donnant pour seul ordre de se libérer le plus rapidement possible avec les moyens du bord. Chaque fois, Dean ne tardait pas à trouver la faille que son père avait volontairement laissée, puis ils allaient tous les deux manger un hamburger pour souligner son bon coup.
Mais aujourd’hui, Dean ne se sentait pas d’humeur pour un exercice de survie. Il se sentait déjà suffisamment impuissant depuis le départ de Sam, il n’avait pas besoin de passer la prochaine heure attaché à une poutre par-dessus le marché ! Néanmoins, il savait plus que quiconque à quel point son père était un homme têtu et qu’il ne lâcherait pas l’affaire avant que son fils ait satisfait ses attentes. Il devait choisir ses batailles, surtout considérant l’humeur actuelle de John, et ce combat-ci était perdu d’avance. Il s’appuya donc contre la poutre comme le bon soldat qu’il avait été élevé à devenir, et comme il s’y attendait, son père l’y ficela solidement par les poignets en les ramenant l’un contre l’autre, de sorte que ses omoplates se retrouvaient inconfortablement plaquées à la poutre.
Le jeune chasseur constata sur le champ que, contrairement à son habitude, son père avait excessivement serré les liens, coupant de ce fait la circulation au niveau de ses poignets. Il devrait donc agir vite pour se détacher avant que ses doigts s’engourdissent, ce qui s’avèrerait difficile considérant que la corde enserrait si solidement ses poignets qu’il ne parvenait même pas à les bouger pour desserrer le nœud et s’offrir plus de liberté. De toute manière, il n’entretenait pas beaucoup d’espoir de parvenir à se débarrasser du nœud par lui-même : lorsqu’il y mettait du cœur, son père était un expert pour pratiquer des nœuds impossibles à défaire et il n’y était certainement pas allé de main morte cette fois-ci. Le fait que la poutre l’empêchait ne serait-ce que de jeter un coup d’œil à ses liens ne lui facilitait pas la tâche non plus, mais il restait confiant qu’en s’étirant et en se contorsionnant suffisamment, il parviendrait à atteindre le couteau qu’il cachait toujours dans sa botte droite.
John ne tarda pas à foutre tout son plan en l’air, à croire qu’il prenait plaisir à lui rendre la vie difficile. Une fois qu’il en eut terminé avec ses poignets, il s’empara d’un autre morceau de corde dans son sac et lia fermement ses chevilles entre elles, de sorte que Dean perdit d’un seul coup le contrôle de tous ses membres. Comment John espérait-il qu’il se sorte de cette fâcheuse position s’il ne pouvait bouger ni ses bras, ni ses jambes ?
Lorsque son père entreprit d’immobiliser ses chevilles déjà ligotées à la poutre, Dean parvint à se convaincre que tout cet exercice ne lui était pas vraiment destiné, que John se servait plutôt de lui pour pratiquer ses nœuds. John exerçait ce métier depuis suffisamment longtemps pour savoir que nul – excepté peut-être Houdini – ne parviendrait à se libérer de ces cordes sans aide extérieure. Ses nœuds avaient plus d’une fois faits leurs preuves et John connaissait parfaitement l’étendue de ses facultés. Lorsqu’il aurait terminé de le ficeler comme une pièce de viande, il le détacherait sans plus de cérémonie et ils auraient repris la route ensemble avant le coucher du soleil…n’est-ce pas ?
Il gagna en certitude lorsque John se servit d’un nouveau bout de corde pour ligoter ses jambes, puis pour l’attacher encore plus solidement à la poutre au niveau de la poitrine dans un enchevêtrement de nœuds complexes qu’il joignit à celui qui retenait ses poignets, de sorte que la corde nouée autour de son thorax se resserrait et lui coupait le souffle dès qu’il tentait de se libérer de celle qui entaillait déjà ses poignets.
-Je plains le pauvre type qui se retrouvera à ma place, lança le garçon à la rigolade en essayant de faire taire le sentiment de claustrophobie qui commençait à l’envahir.
Son père ne prit même pas la peine de répondre. Il se servit du dernier bout de corde qui restait dans le sac pour le restreindre également à la poutre au niveau du cou, de sorte qu’une fois le nœud pratiqué, il ne pouvait plus bouger la tête sans être automatiquement étranglé par la corde.
À partir de ce moment, il devint beaucoup plus ardu pour Dean de garder son calme. Son père venait d’atteindre sa limite psychologique, il était maintenant temps que ce stupide exercice prenne fin.
-Papa…J’ai de la difficulté à respirer…souffla-t-il d’une voix dans laquelle résonnait seulement une infime partie de la panique qui lui nouait les tripes.
Son père continua à l’ignorer royalement, ce qui n’aurait pas dû surprendre le jeune chasseur considérant son mutisme des derniers jours. Néanmoins, la passivité de John était la dernière chose dont il avait besoin en cet instant et elle provoqua une nouvelle vague d’affolement et de claustrophobie chez le garçon, qui commença à se tortiller comme il le pouvait dans une vaine tentative pour se libérer des cordes.
John l’observa de haut en bas pendant de longues secondes comme un artiste qui admire son travail, puis il tourna les talons pour se diriger vers le coin de la grange où il avait entassé leurs effets personnels. Dean le regarda, impuissant, fouiller dans ses bagages pour y trouver Dieu sait quoi. Cherchait-il davantage de corde pour continuer son œuvre ? Le garçon voyait difficilement quelles parties de son corps il pouvait encore contraindre. Alors peut-être cherchait-il l’appareil photo pour immortaliser l’humiliation qu’il lui faisait subir ?
-T’as conscience que j’arriverai jamais à me détacher par moi-même, hein ? Les nœuds sont trop complexes, les liens sont trop serrés et y a tellement de corde qui m’attache à cette foutue poutre que je ne peux même pas bouger le petit doigt sans risquer de finir étouffé. Et puis, mes pieds et mes mains commencent déjà à s’engourdir. Détache-moi, tu veux ? Plus tôt ce sera fait, plus tôt on pourra reprendre la route.
Enfin, John abandonna ses bagages et se tourna de nouveau vers lui, mais la seule vision de ce qu’il tenait maintenant dans sa main fit comprendre à Dean qu’il ne comptait aucunement le libérer de ses liens.
-Papa, détache-moi, merde ! cria-t-il tant qu’il le pouvait encore, incapable de garder son sang-froid plus longtemps.
Son injonction ne suffit pas à arrêter John qui se dirigeait toujours vers lui, un vieux chiffon et un bandana à la main. Et Dean savait parfaitement ce qu’il comptait en faire.
-Papa, je t’en prie, écoute-moi…Si c’est à propos de Sam, je m’excuse de pas avoir réussi à l’empêcher de partir, mais j’te jure que j’ai fait tout mon possible pour le retenir ! Détache-moi et on ira en discuter autour d’une bière, mais j’t’en prie, fais pas…
Avant que Dean ait la chance de terminer sa phrase, John fourra le chiffon dans sa bouche pour le faire taire. Instinctivement, le garçon chercha à recracher le linge qui s’enfonçait jusque dans sa gorge, mais avant qu’il puisse tenter quoi que ce soit, son père passa le bandana entre ses dents et lia solidement les deux bouts à l’arrière de son crâne, l’empêchant de ce fait de déloger son bâillon, et donc de prononcer le moindre mot. Son père venait tout juste de le priver de sa voix, la dernière partie de lui-même sur laquelle il exerçait encore un contrôle, la dernière arme qu’il détenait pour se sortir de sa situation désespérée.
-Je pars chasser une meute de loups-garous dans les environs de Bâton-Rouge, lança John une fois qu’il se fut assuré que son fils était parfaitement impuissant. Si tu réussis à te libérer, tu es bienvenu à venir me rejoindre. Sinon…
Son père laissa sa phrase en suspens, mais il en avait suffisamment dit pour faire comprendre à Dean ce qui l’attendait s’il ne parvenait pas à se détacher par lui-même. Il ignora sans le moindre remord le regard terrorisé et inondé de larmes de son fils et il lui tourna le dos, cette fois pour l’abandonner pour de bon à son sort. Dean ne doutait pas une seule seconde qu’il en soit capable.
Le garçon tenta de crier à travers son bâillon pour attirer l’attention de son père, mais il ne sortit rien d’autre de sa bouche que de misérables plaintes étouffées qui ne servirent probablement qu’à conforter John dans son idée de le laisser moisir dans cette grange. Le bandana avait été attaché avec une telle force autour de sa tête qu’il s’enfonçait douloureusement dans les coins de sa bouche. Si on ne le lui retirait pas dans un futur proche, les muscles de sa mâchoire ne tarderaient pas à l’élancer.
Son père chargea seulement ses propres bagages dans l’Impala, laissant les effets personnels de Dean dans le coin de la grange qu’il s’était approprié lors de leur arrivée à Elsmere. La collection de couteaux et le cellulaire du jeune chasseur restèrent bien en évidence sur son sac de voyage et le garçon en vint à se demander si John, pour le narguer, avait fait exprès de garder dans son champ de vision ces objets qui auraient pu lui sauver la vie si seulement il avait été capable de les atteindre.
John veilla à bien fermer et à cadenasser la porte de la grange lorsqu’il sortit, toujours insensible aux cris étouffés et aux larmes d’impuissance qui coulaient désormais abondamment sur les joues du fils qu’il abandonnait à son sort comme un chien, comme un simple déchet. Le moteur de l’Impala gronda bientôt à l’extérieur, vrombissement familier qui avait toujours été l’une des principales sources d’apaisement et de réconfort du jeune Winchester, mais qui à ce moment lui apparaissait plutôt comme la sentence d’une peine de mort. Le bruit de moteur s’éloigna, emportant son père avec lui, et le silence emplit finalement la grange, seulement perturbé par les sanglots étouffés du jeune martyr.
Dans les heures qui suivirent le départ de son père, Dean focalisa toutes ses pensées et son énergie à tenter de se libérer de ses entraves ou ne serait-ce qu’à desserrer les liens qui le ficelaient si solidement à la poutre qu’ils limitaient sa respiration. La corde attachée autour de son cou lui faisait vivre une claustrophobie constante, mais il ne pouvait pas se permettre d’hyperventiler à cause des liens qui lui entravaient le torse et qui se serraient au point de lui couper le souffle au moindre faux mouvement. S’il ne contrôlait pas sa respiration, il ne manquerait pas de tourner de l’œil, et une fois inconscient, la situation pouvait rapidement devenir mortelle. S’il perdait conscience et que sa tête tombait vers l’avant, la corde autour de son cou l’étoufferait et il risquait de ne tout simplement jamais se réveiller.
Pour l’instant, néanmoins, rien ne le rendait plus inconfortable que le bâillon enfoncé dans sa bouche, non seulement parce qu’il limitait encore plus sa respiration, mais parce qu’il ne parvenait pas à comprendre pourquoi John avait tenu à le bâillonner alors que la grange était isolée en plein milieu de la forêt, là où nul excepté un lièvre ou un écureuil ne serait susceptible d’entendre ses appels à l’aide. Si ce n’était pas parce qu’il craignait que Dean attire l’attention avec ses cris, alors pourquoi lui avoir arraché aussi cruellement le don de la parole ?
Après plusieurs heures de lutte inutile, la fatigue eut raison du jeune Winchester, qui dut se résigner à rester immobile et à affronter le tumulte de ses pensées même s’il savait qu’elles l’entraîneraient inévitablement dans un cycle infernal de questionnements et d’horribles constats. Il préférait encore mieux ruminer ses malheurs et se lamenter sur l’injustice de sa situation actuelle plutôt que de focaliser son attention sur ses maux physiques, qui risquaient de le faire sombrer pour de bon dans la tourmente. Tout pour ne pas songer aux picotements dans ses pieds et ses mains causés par le manque de circulation qu’entraînaient ses liens trop serrés. Tout pour oublier la douleur de ses poignets à vif à force de frottements avec la corde, pour ne pas penser à son sang qui coulait lentement le long de ses doigts avant de s’égoutter sur le sol. Tout pour ne plus ressentir la morsure du froid nocturne, qui lui rappelait que rien ne recouvrait ses bras nus. Tout pour ne pas penser à sa complète et terrible impuissance.
Il allait mourir là, ligoté à cette foutue poutre dans cette grange perdue au milieu de nulle part et personne ne retrouverait jamais son corps. Sam ne saurait jamais ce qui lui était arrivé, il allait croire qu’il l’avait abandonné, qu’il avait pris le parti de leur père, et il le détesterait jusqu’à la fin de ses jours sans jamais connaître la vérité. John annoncerait-il au moins sa mort ? Que raconterait-il, alors ? Inventerait-il un mensonge, comme quoi son aîné était mort dignement au cours d’une chasse ? Forcément, il n’avouerait jamais à son cadet, son fils favori, qu’il avait condamné volontairement son frère à la pire des agonies.
Il songea à Bobby, ce vieux chasseur bourru qui avait plus d’une fois agi davantage comme un père envers lui que John. Même si son père et lui étaient en froid depuis quelques années, Dean et lui avaient gardé contact et s’appelaient fréquemment. Bobby était au courant de la situation tendue entre Dean et John depuis le départ de Sam et il ne manquerait pas d’investiguer sur la disparition du jeune chasseur, mais même s’il parvenait à découvrir la vérité, il arriverait trop tard pour le sauver, c’était inévitable. Un homme normal ne pouvait pas survivre plus de trois jours sans boire ni manger, ce qui était un bien court laps de temps pour donner la chance à qui que ce soit de remarquer sa disparition et de suivre sa piste jusqu’à cette grange paumée. Néanmoins, la simple idée de passer les trois prochains jours dans cette position, incapable de bouger, de parler et à peine de respirer, lui faisait regretter que John ne lui ait pas directement tiré une balle dans la tête pour se débarrasser de lui.
Pourquoi ne l’avait-il pas fait, justement ? Tout comme pour le bâillon, cette question resta sans réponse et s’imprégna dans son esprit. Les derniers agissements de son père allaient à l’encontre de toute logique, ce qui était tellement contraire à ses habitudes ! Se pouvait-il qu’un démon ou un polymorphe ait usurpé l’identité de John et qu’il ait été trop aveugle pour détecter les signes ? Il refusait de croire qu’on soit parvenu à tromper ses instincts de chasseur aussi facilement, mais il trouvait également un certain réconfort dans cette théorie. Elle lui permettait ainsi de blâmer quelqu’un d’autre que son père pour la lente agonie qui l’attendait. Et elle lui donnait aussi espoir que John ressente encore de l’amour pour lui et non pas seulement du dégoût et du mépris.
Plus il y songeait et plus il en venait à penser que même si son père était réellement derrière cette histoire, il aurait pu s’y prendre de mille meilleures manières pour le faire disparaître sans risquer qu’on découvre la vérité concernant les circonstances de sa mort. Et puis, son père n’était quand même pas assez tordu pour condamner son propre fils à une telle fin ! Peut-être essayait-il donc seulement de lui faire croire qu’il l’avait abandonné à son sort pour tester son mental. Il s’agissait sans aucun doute du test le plus cruel et humiliant qu’il ait jamais fait passer à son fils (et ce n’était pas peu dire), mais il n’en restait pas moins efficace. Après tout, Dean avait jusqu’à présent passé à travers tous les exercices de survie de John en restant conscient que son père n’était jamais loin et qu’il veillait à sa sécurité. Cette fois, néanmoins, il ne pouvait s’appuyer sur nul autre que lui-même pour assurer sa survie. Rien excepté l’espoir ne certifiait que son père reviendrait le libérer de ses liens avant qu’il soit trop tard. Peut-être cherchait-il donc à lui apprendre comment garder son sang-froid dans une situation de totale impuissance et de grand désespoir. Oui, maintenant qu’il y songeait, il gagnait en certitude que son père ne le laisserait pas mourir dans cette grange et qu’il reviendrait au courant de la prochaine journée, avant que la fatigue, la faim et la soif deviennent trop insupportables. Il ne manquerait pas de le sermonner d’avoir douté de lui et tournerait cet événement en apprentissage sur la confiance et la foi aveugles qu’il devait porter à son père en tant que fils et en tant que soldat.
Le jeune chasseur réalisa assez rapidement que le plus souffrant dans sa situation restait l’attente. Le temps passait si lentement lorsqu’on ne pouvait pas bouger d’un pouce, surtout lorsque dormir n’était pas une option. Sa seule occupation pour passer à travers la nuit fut donc de fixer l’obscurité dans laquelle baignait la grange tout en tentant de contrôler ses idées noires et de concocter un plan pour se libérer de ses liens. Le froid transperçait sa peau sans le moindre scrupule, au point où il en aurait probablement claqué des dents si ce n’avait pas été du bâillon qui l’empêchait de fermer la bouche. Ce n’était rien pour faciliter la circulation dans ses mains et ses pieds, mais même s’il ne pouvait plus les sentir depuis déjà un moment, il persista à bouger ses doigts et ses orteils. Quel genre de chasseur deviendrait-il s’il perdait à jamais l’usage de ses membres à la fin de toute cette histoire ?
Le soleil se leva à une lenteur exaspérante, mais avec lui vint l’espoir que son calvaire prendrait bientôt fin, qu’il avait passé à travers le plus difficile. Pour garder le moral jusqu’au retour de son père, il chercha à se remémorer les plus beaux souvenirs qu’il partageait avec ses proches. Les sandwiches que sa mère lui préparait et cette habitude qu’elle avait de passer sa main dans ses cheveux pour le rassurer ; les soirées que Sammy et lui avaient passées à observer les étoiles, couchés sur le capot de l’Impala ; le jour où son petit frère avait gagné la première place à la foire scientifique de leur école grâce à un prototype de lecteur électromagnétique qu’ils avaient construit ensemble ; les quelques mois passés dans la classe de madame Vezina, cette enseignante douce et empathique qui avait su voir à travers son armure de dur à cuire et qui avait été la première à estimer son intelligence, à croire qu’il avait le potentiel d’accomplir de grandes choses s’il s’en donnait seulement la peine ; tous ces moments passés en compagnie de Bobby, qui l’avait toujours aimé et protégé comme un père, qui s’évertuait depuis sa tendre enfance à l’encourager et à le valoriser en tant que personne, pas seulement en tant que soldat. Il était d’autant plus présent depuis l’incident avec Kevin, survenu cinq ans plus tôt. Il n’adressait pratiquement plus la parole à John depuis qu’il avait appris comment il avait géré l’affaire et il avait plus d’une fois tenté de convaincre Dean d’arrêter de chasser avec son père après ce qu’il lui avait fait. Néanmoins, Sam faisait encore partie de l’équation à l’époque et le jeune chasseur n’aurait jamais pu considérer laisser son petit frère seul avec John pour satisfaire un simple désir égoïste. Bobby avait fini par se plier à sa décision, mais il l’appelait quand même plusieurs fois par semaine depuis pour prendre des nouvelles et s’assurer qu’il se portait bien.
Les heures passèrent, le soleil et la chaleur montèrent, puis entamèrent de nouveau leur descente, mais Dean n’entendit jamais le moteur rutilant de l’Impala retentir à l’extérieur de la grange. Son père n’était pas revenu. Il ne reviendrait pas.
Dean n’avait jamais craint la mort. C’était en fait un prérequis pour pratiquer un métier aussi dangereux que le sien. Il n’avait jamais considéré vivre assez longtemps pour obtenir sa carte de l’Âge d’Or et avait toujours très bien vécu avec cette idée, mais pour sa défense il s’était toujours imaginé mourir sur le coup, dans le cadre de ses fonctions. Pas mourir de faim, de soif ou d’asphyxie, ligoté à une poutre et abandonné par son propre père. Cette mort-là lui faisait peur, puisqu’il n’avait rien d’autre à faire que de se voir dépérir à une lenteur exaspérante, torturé par la réalisation que personne ne viendrait le sauver.
Son véritable calvaire ne commença qu’à compter de la deuxième nuit. Au supplice provoqué par ses membres engourdis et endoloris à force de rester debout dans la même position inconfortable pendant plus de 24 heures s’ajouta la faim, la soif et le besoin urgent de se soulager. Il pouvait supporter longtemps la faim, il l’avait plus d’une fois prouvé depuis son jeune âge. Sam et lui n’avaient pas grandi dans un environnement facile, ils avaient appris à se contenter de ce que leur père avait les moyens de leur donner, c’est-à-dire de miettes. John s’absentait souvent plus longtemps que prévu lorsqu’il chassait et les deux frères avaient plus d’une fois épuisé avant son retour la maigre somme qu’il leur laissait toujours pour combler leurs besoins primaires. Comme il était hors de question que Sam manque de quoi que ce soit sous sa garde, Dean n’avait jamais hésité à se serrer la ceinture. Néanmoins, même s’il n’était pas en mesure de se remplir l’estomac dans ces occasions, il trouvait tout de même toujours quelque chose à se mettre sous la dent et il pouvait malgré tout boire à satiété. La faim qu’il vivait à présent était d’un tout autre ordre, puisqu’elle était aggravée par la soif.
Son bâillon n’aidait certainement pas sa cause : le chiffon enfoncé dans sa bouche avait dans un premier temps absorbé toute sa salive, ce qui lui était apparu comme une forme de bénédiction dans ses premières heures de captivité, puisqu’il lui suffisait d’aspirer le liquide dans le tissu pour soulager sa gorge trop sèche. Toutefois, l’air qui pénétrait entre les plis du bandana n’avait pas tardé à assécher le chiffon et à le priver de ses économies de salives, transformant du même coup sa bouche en un désert aride. S’il avait déjà de la difficulté à supporter la soif après 24 heures dans cet enfer, que lui réservait donc les jours à venir ?
Après une demi-journée passée dans sa position vint également l’envie d’uriner, mais il n’avait même pas considéré l’option de se soulager avant de s’être libéré de ses liens. Son père l’avait déjà suffisamment humilié en le privant des droits fondamentaux de la parole et de la mobilité, il ne comptait pas lui donner l’occasion de le dégrader davantage en urinant dans son pantalon. Toutefois, plus les heures passaient et plus l’envie se faisait pressante. Même si ça lui coûtait de l’admettre, Dean savait qu’il ne pourrait pas se retenir éternellement et que son père finirait inévitablement par lui arracher le peu d’orgueil qui lui restait.
À partir d’un moment, le jeune chasseur perdit la notion du temps. Seules la température ainsi que le peu de lumière naturelle qui s’infiltrait entre les fenêtres crasseuses et les lattes de la grange lui indiquèrent que la nuit tombait à nouveau. À l’heure qu’il était, John devait déjà être arrivé à Bâton-Rouge et avait probablement commencé à chasser les loups-garous, indifférent au sort auquel il avait condamné son propre fils. Comment pouvait-il vivre avec lui-même en sachant ce qu’il faisait subir à un autre être humain, la chair de sa chair qui plus est ? Et comment pouvait-il détourner la tête et continuer son chemin en sachant que lui seul détenait le pouvoir de le sortir de son calvaire, puisque nul autre ne connaissait sa position ? Comment Dean avait-il pu être assez stupide pour idolâtrer cet homme pendant toutes ces années, et ce malgré la négligence et les nombreux abus qu’il avait fait vivre à ses enfants ? S’il s’était montré plus attentif et plus méfiant envers les comportements abusifs de son père, cette situation aurait pu être évitée. Il était donc autant à blâmer que son père pour son tourment, puisqu’il lui avait si naïvement accordé sa confiance. Il se jura mentalement de ne plus jamais commettre cette erreur, jusqu’à ce qu’il réalise qu’il n’en aurait probablement plus jamais l’occasion, de toute manière. L’ironie de la chose l’aurait fait rire d’amertume s’il en avait été capable, mais il préférait préserver le peu d’énergie qui lui restait à demeurer éveillé.
Néanmoins, la fatigue, l’immobilité, la faim, la soif et le retour du froid finirent par avoir raison de lui et il tomba dans un apaisant état de somnolence, à la limite entre la conscience et l’inconscience. Enfin, ses pensées se turent, tout comme les inconforts et les courbatures. Après un moment, il en vint même à oublier les cordes qui restreignaient sa respiration. Il se trouvait dans la même position depuis si longtemps qu’il en était peut-être rendu au point où il ne se rappelait plus ce qu’on ressent lorsqu’on respire à pleins poumons. D’une manière ou d’une autre, il était reconnaissant pour ce moment de répit et il espérait qu’il ne se termine jamais. S’il pouvait mourir aussi paisiblement, alors il était prêt à passer le point de non-retour. Tout pour ne plus souffrir.
Sa mort aurait donc été aussi tordue que le reste de son existence, ce qui n’aurait pas dû le surprendre. Il avait toujours été une anomalie parmi les gens de son âge, entraîné à chasser et à tuer dès son plus jeune âge alors que les autres enfants apprenaient à colorier entre les lignes et à écrire en lettres attachées. Il allait mourir comme un martyr à l’âge de 22 ans, abandonné par son propre père dans une grange perdue au milieu de nulle part, alors que les autres garçons et filles de son âge terminaient l’université, se mariaient, achetaient leur première maison et commençaient à avoir des enfants.
Pourquoi l’avait-on arraché si jeune à son innocence ? Pourquoi lui avait-on enlevé le droit de connaître une vie normale ? Il avait passé toutes ces années à assurer à tous ceux qui l’entouraient qu’il était né pour chasser, qu’il s’agissait de sa vocation et que la simple idée de se poser lui donnait envie de vomir, mais il comprenait seulement maintenant qu’il était trop tard que ce n’étaient pas ses mots à lui, mais ceux de son père qui sortaient jusqu’alors de sa bouche. Il les avait simplement répétés pour lui faire plaisir, pour obtenir son approbation – ou plutôt pour éviter de provoquer sa désapprobation. Inconsciemment, il avait toutefois toujours entretenu ce désir d’échapper à cette vie de misère et de mener une existence normale, d’avoir la chance d’entrer à l’université, d’obtenir un vrai travail rémunéré et de bâtir une relation amoureuse stable avec une personne qui le connaîtrait vraiment. Sam avait seulement eu le courage de faire ce que lui n’avait jamais osé accomplir, c’est-à-dire tenir tête à leur père. Lui, de son côté, n’avait jamais rien fait d’autre que se trouver des excuses pour ne pas partir, prétextant que la famille passait avant tout et qu’il était de son devoir de la soutenir et de la protéger. Mais aujourd’hui, autant son frère que son père lui avaient tourné le dos et il allait crever seul comme un chien. Voilà ce qu’il avait gagné à constamment sacrifier son innocence, bonheur et son futur pour sa famille.
Son corps et sa tête s’engourdirent et il se sentit enveloppé dans un doux cocon de néant. Il perdit toute conscience de son environnement et du temps qui passait jusqu’à ce que la sonnerie d’un téléphone – son téléphone – retentisse soudainement dans le coin de la grange où s’entassaient ses affaires. La familière mélodie de Back in Black résonna cent fois plus fort que d’habitude dans le silence pesant qui régnait à l’intérieur de la bâtisse depuis maintenant deux jours, ce qui sortit Dean de sa torpeur dans un sursaut. Son impuissance le frappa à nouveau de plein fouet lorsqu’il réalisa qu’il était incapable de répondre à cet appel, et donc qu’il ne pourrait jamais faire connaître sa position et l’horreur de sa situation à la personne à l’autre bout du fil.
Pris d’un soudain accès de panique et d’angoisse, il commença à crier avec toute la force du désespoir à travers son bâillon, comme si c’eut pu suffire pour décrocher le téléphone et avertir celui ou celle qui l’appelait des dangers qu’il courait. « Qui que vous soyez, s’il-vous-plaît, venez m’aider, je vous en prie, venez m’aider ! Je ne veux pas mourir ici, pas comme ça ! » Il continua à crier longtemps après que la sonnerie se soit arrêtée, jusqu’à ce que la brûlure dans ses cordes vocales irritées et déshydratées devienne insupportable. Il ne pouvait plus endurer ce calvaire, il ne demandait qu’à ce que quelqu’un, n’importe qui, entende ses cris de détresse, mais il comprit seulement une fois qu’il eut épuisé le peu d’énergie qui lui restait à quel point ses appels à l’aide étaient vains, son père s’en était assuré en enfonçant ce chiffon et ce bandana dans sa bouche. Il en aurait pleuré si son corps n’avait pas déjà été à court de larmes.
Puis, vint la réalisation que sa vessie ne le torturait plus autant qu’auparavant, ce qui provoqua chez lui une nouvelle vague d’inquiétude. La honte le submergea lorsqu’il sentit que son boxer et son pantalon étaient imbibés d’urine, l’odeur âcre qui en émanait ne permettait pas d’en douter. Il avait probablement relâché inconsciemment le muscle de sa vessie pendant qu’il somnolait, ce qui lui donna envie d’hurler à nouveau. La partie rationnelle de son cerveau tenta de le calmer en lui rappelant que le fait d’uriner dans son pantalon était sans doute le moindre de ses soucis en ce moment et qu’il était bien plus aisé de supporter des vêtements souillés qu’une vessie pleine au point d’exploser. Néanmoins, une autre part de lui-même avait l’impression de donner raison à son père en s’urinant dessus. Qu’est-ce qui le distinguait d’une bête, à présent ? Il n’était plus qu’un sous-être dont personne ne voulait et duquel on pouvait se débarrasser comme un abandonne un chien en l’attachant à un arbre sur le bord de la route. Il ne pouvait se départir de l’impression que cet accident – cette humiliation – l’avait un peu plus privé de son humanité. Et quelque chose lui disait que cet événement ne serait pas la dernière atteinte à sa personne qu’il vivrait avant sa fin, qui se rapprochait d’heure en heure.
À bout de ressources, Dean chercha donc du réconfort là où il n’aurait jamais pensé un jour en trouver : dans la prière. Après toutes les horreurs qu’il avait vues et toutes celles qu’il avait lui-même vécues, il n’avait jamais été du type croyant. Quel Dieu de merdre resterait les bras croisés face à toutes les atrocités commises et vécues par sa propre création ? S’il existait vraiment et s’il avait réellement à cœur l’avenir de la race humaine, pourquoi n’avait-il encore jamais montré le bout de son nez pour redonner espoir à l’humanité ? Comment se faisait-il qu’après toutes les preuves qu’il ait accumulées sur l’existence de l’Enfer, il n’ait jamais obtenu la moindre évidence quant à la réalité du Paradis ? Il ne pria donc pas vraiment à Dieu ou aux anges en particulier, mais plutôt à l’univers, à n’importe quel être métaphysique susceptible d’entendre ses suppliques et d’avoir pitié de lui.
« Je vous en prie…Je ne sais pas si quelqu’un m’entend…Dieu, maman, Chuck Norris…Peu importe…S’il-vous-plaît, sortez-moi d’ici…Je sais que j’ai fait des erreurs, que je n’ai pas toujours été le meilleur fils, le meilleur frère, le meilleur chasseur, et je sais que j’ai souvent contrevenu à la loi, mais même si j’ai mes torts, même si mon dossier n’est plus vierge depuis très longtemps, je veux que vous sachiez que j’ai toujours agi dans le but de protéger et de sauver les gens dans le besoin, dans le but de chasser les fils de putes qui leur voulaient du mal et de les renvoyer d’où ils venaient. Pourquoi est-ce que je mériterais plus qu’un autre de vivre toute cette merde, vous pouvez m’le dire ? Je sais que vous ne comptez pas agir, qui que vous soyez (sinon vous l’auriez fait bien avant), mais si je dois vraiment mourir de cette manière, je vous demande seulement d’exaucer mon dernier souhait : faites que Sam ne m’déteste pas. Faites qu’il sache à quel point je tenais à lui et que j’aurais tout donné pour être auprès de lui pour l’appuyer dans les grands moments qui lui restent à vivre. Je vous en prie…Je vous en prie…Je vous en prie… »
Et il répéta inlassablement ces dernières paroles pendant des heures et des heures, jusqu’à ce que son esprit fatigué, assoiffé et affamé ne soit plus en mesure de formuler des pensées cohérentes et qu’il ne parvienne plus à garder les yeux ouverts plus longtemps. À certains moments, il crut entendre à nouveau son téléphone sonner, mais ça n’avait plus d’importance, maintenant. Plus rien n’en avait. Enfin, tout son corps finit par céder et il laissa l’obscurité l’envahir comme une bénédiction.
