Chapter Text
« Hawks ? »
C’était comme si le ciel n’avait pas la même teinte. Ce bleu pur et lumineux, hypnotique, le faisait plisser des yeux et froncer le nez chaque fois qu’il capturait son regard, l’intimidait par son manque parfait de nuances, mais peut-être était-ce seulement la première fois qu’il le regardait vraiment.
« Hawks. »
L’intonation insistante, un tout petit peu sévère, lui rappela que ce son creux et dur le désignait et il se détourna de la fenêtre pour lever les yeux vers la dame debout à côté de lui. Il ne trouva aucune trace de reproche sur le visage paisible de madame Suzuran, dont les traits doux et fendillés de minuscules rides d’expression semblaient parfaitement incapables de se durcir ; mais toute la bienveillance de son sourire ne suffit pas à estomper la tension qui raidissait sa nuque et ses épaules, et il se tassa légèrement sur lui-même quand elle fit un pas de côté pour contourner la table d’examen.
« Je voudrais que tu ouvres grand les ailes, trésor.»
Il s’exécuta avec une précipitation docile, luttant pour ne pas se crisper d’avantage quand il sentit quelque chose effleurer ses plumes. Le miroir au dessus de l’évier lui renvoyait le reflet de ce qui se tramait dans son dos, et l’informa qu’il madame Suzuran ne faisait rien de plus que mesurer ses ailes à l'aide d'un mètre-ruban qu'elle tendait depuis différents niveaux de ses ailes jusqu’à la pointe de sa plus longue rémige. Suivre le mouvement vifs et précis de ses doigts l’apaisa légèrement. Pas suffisamment pour retenir le frisson qui fit se gonfler ses plumes quand elle positionna l’embout froid du mètre à la base de ses ailes cependant, et il se concentra sur ses mains serrées en poings sur ses genoux pour les retenir de battre nerveusement.
« Tu n’aimes pas qu’on les touche, hein ? demanda-t-elle avec une pointe d’amusement innofensif dans la voix. C’est désagréable ?
-Un peu. »
Ça ne l’était pas, en fait, pas vraiment. Hawks, puisque c’était son nom maintenant, ne savait pas encore comment nommer quelque chose qui n’était pas exactement désagréable, mais qu’il n’avait pas la moindre envie de recevoir de la part d’une personne rencontrée trente minutes plus tôt.
« J’aime pas trop quand on me touche dans le dos, précisa-t-il sur un ton d’excuse.
- Ça ne va pas durer très longtemps. »
Elle abaissa son visage plein de gentillesse sur ses ailes, et Hawks en profita pour la scruter à la recherche des éléments qui la différenciaient de sa mère. Plus petite, un peu plus ronde aussi. Les cheveux plus foncés, et attachés en chignon tandis ceux de sa mère, elle, elle ne les attachait jamais, se contentait toujours d’un bandeau en tissu pelucheux comme de la serviette éponge pour les retenir en arrière. Hawks ne l’avait jamais vu sans. Elle dormait même avec. Et elle ne portait pas de lunettes. Ses mouvements, par contre, avait la même précision gracieuse que ceux de madame Suzuran avec son ruban à mesures, des gestes qui savent ce qu’ils font et pourquoi, qui économisent l’énergie et le temps, que ce soit pour trier le linge, pour nouer les lacets, pour envoyer les petites voitures rouler très loin et très vite sur le carrelage de la cuisine. La seule lenteur qu’elle lui accordait, rarement, se limitait aux quelques minutes avant qu’il ne s’endorme, quand elle attrapait la poupée de son anniversaire et la faisait planer au dessus de la tête de- de Hawks. De la tête de Hawks.
Ses ailes ne menaçaient plus du tout de s'agiter quand madame Suzuran termina ses mesures et lui adressa un autre sourire depuis le reflet du miroir, qui dura sur ses lèvres plus longtemps que tous les sourires qu’avaient jamais pu lui adresser sa mère.
« Merci Hawks. Est-ce que tu peux faire tomber tes plumes, maintenant ?
-Combien ?
-Toutes. Je veux voir comment tu es fait, en dessous. »
La formulation lui fit froncer les sourcils, mais comme pour la plupart des choses étranges qu’on lui avait demandées jusqu’alors, il obéit sans discuter. Détacher ses plumes ne lui demandait pas plus d’effort que de battre des cils après tout, et il s’appliqua à en faire de jolies petites piles rouges sur le bleu pastel de la table d’auscultation tandis que l’expression de madame Suzuran se faisait progressivement plus stupéfaite à mesure qu’il rapetissait ses ailes. Elles n’étaient plus du tout visible depuis le miroir et il était à peu près certain de ne plus avoir une seule plume sur le dos quand elle demanda :
« Tu ne peux pas faire tomber les dernières ?
-J’en ai encore ?
-Un tout petit peu. »
Elle sorti du miroir pour revenir avec une seconde glace dans les mains, plus petite et avec un cadre en plastique vert. Elle orienta le reflet, et Hawks vit son dos pour la première fois.
« C’est très étonnant, » constata-t-elle avec une pointe d’excitation, mais l’image qu’elle lui renvoyait n’évoqua à Hawks ni de l’étonnement, ni de l’excitation.
Là où devait se trouver ses omoplates, deux protubérances osseuses, pas plus longue que sa main et à peine plus épaisses que son pouce émergeaient de son dos comme de petites branches tordues, recouvertes d’un duvet rosâtre dont Hawks avait jusqu’alors toujours ignoré la présence. Il trouva le tout très désagréable à regarder, mais une espèce de fascination répugnée l’empêcha de se résigner complètement à détourner les yeux.
« Tu sais comment sont faites les ailes des oiseaux, Hawks ? demanda madame Suzuran en posant le miroir à plat sur la table.
-Non.
-Et bien, tu vois leurs ailes sont un peu comme nos bras. » Elle releva un coude et arqua les poignets, la main bien droite. « Tu as déjà mangé des ailes de poulet pas vrai ? Ça ressemble un peu à ça non ? »
Hawks pouffa légèrement. Le bras de madame Suzuran aurait fait une aile de poulet assez peu appétissante.
« Leurs doigts se sont allongés et collés les uns contre les autres pour faire une longue armature, comme ça, » poursuivit-elle en traçant la ligne de son coude jusqu’à sa main avec l’index de sa main libre. « Et leurs plumes sont alignées tout le long, pour faire des ailes. »
Hawks entendait le mot armature pour la première fois, mais il fit sens immédiatement, et il comprit pourquoi madame Suzuran lui parlait soudain des oiseaux et des ailes de poulet.
« Et moi, j’ai pas d’armature ?
-On dirait bien que non. Pas comme les oiseaux en tout cas. »
Le gentil sourire du docteur se détourna, laissant Hawks seul face à la mine incertaine que lui renvoyait son reflet. Il fit flotter une de ses plumes jusqu’à ses doigts et la lissa pensivement tandis que madame Suzuran prenait en photo les os tordus qui perçaient son dos, et qui pousseraient, enfonceraient des racines d’arbres morts au plus profond de sa cage thoracique jusqu’à le déchirer en mille morceaux et le réveiller, glacé de sueur par le cauchemar que le miroir au cadre vert venait d’incruster dans sa tête pour de nombreuses années.
***
« Ces petits tampons se collectent aussi sur toutes les statues de la galerie ! Les cinq-cents premiers visiteurs qui complèteront le dépliant pourront participer à une loterie unique, où seulement trente personnes seront tirées au sort et pourront choisir n’importe quel article de leur héros favoris à la boutique du musée, séries limitées incluses, alors n’hésitez pas à compléter celles de vos fans !
-Bien reçu ! »
La gentille jeune fille au ton très enthousiaste lui passa un cordon autour du cou, au bout duquel était suspendu un petit cylindre en plastique que Hawks s’empressa de décapuchonner pour en appuyer l'embout sur la seconde case de son dépliant. Le petit sigle rouge en forme d’aile déployée n'aurait pas pu être moins surprenant.
« Toutes les statues sont signées Keika Honenuki, enchaîna la demoiselle en ouvrant le bras en direction de celle qui se dressait devant eux. Malgré la diversité de l’exposition, nous avons porté une grande attention à ce qu’une certaine constance esthétique harmonise l’ensemble des salles.
-C’est formidable, ça. »
Formidable fonctionnait bien. Formidable, ça ne voulait pas fatalement indiquer que ça se passait d’un certain grotesque, puisque Hawks conceptualisait assez mal quel degrés de qualité aurait été nécessaire pour qu’une gigantesque statue de lui-même puisse lui en sembler absolument dépourvu.
« Ici, poursuivit sa guide, nous avons une reproduction à taille réelle d’une aile complète, et ici des échantillon de plume reproduits au plus près de l’original – en moins coupant, évidement, nous avons dû les émousser pour des question de sécurité. Regardez, vous pouvez les toucher, vous mettez votre main sur le panneau, ici...
-Ah, je me rappelle de ça ! J’ai jamais récupéré les modèles d’ailleurs, vous les avez gardé pour votre collection perso ? »
Elle émit un petit rire cristallin pour toute réponse, qui peina à lui parvenir par-dessus la cacophonie de la foule alentours. Le petit escadron d’agents de sécurité qui l’encerclait constituait le seul barrage entre lui et les premiers visiteurs, composés de presque autant de fan que de journalistes, et dont Hawks soupçonnait que l’enthousiasme bruyant n’était pas uniquement motivé par le tampon autour de son cou et le panneau interactif qui permettait – formidable !- de toucher les reproductions de ses plumes classées des plus effilées aux plus duveteuses. Il se détourna de l’employée du musée pour adresser un sourire et un petit signe de main à un jeune homme qui l’appelait avec une énergie proche du désespoir en tendant son téléphone à bout de bras, et dont l’expression confina dangereusement à celle du proche évanouissement en réponse au bref instant d’attention que lui accorda Hawks.
« Par ici, reprit la jeune femme qui sentait venir la catastrophe, nous avons une documentation vidéo de votre parcours et des principaux hauts faits des dernières années, commentés par les plus grands historiens du super-héroïsme.
-Fichtre. Vous avez dû racler les fonds de tiroirs pour aligner trois minutes, non ?
-Allons, vous êtes trop humble, » protesta-t-elle avec le même rire cristallin, que Hawks commençait à trouver vaguement répétitif.
La salle dans son ensemble menaçait sérieusement de le lasser, d’ailleurs. Cent mètres carrés de sa tête et de ses ailes déclinés dans toutes les formes de divertissement possibles avaient sans aucun doute de quoi charmer les personnes susceptibles de tourner de l’œil pour peu qu’il leur décoche un sourire, mais pour le modèle original, l’ensemble finissait par prendre une tournure un peu nauséeuse.
Il laissa poliment sa guide finir son travail cependant, et proposa de lui-même la photographie qu’elle n’osait visiblement pas réclamer avant de quitter sa pièce dédiée pour explorer un peu celles de ses pairs, non sans s’arrêter régulièrement pour remplir les petits dépliants qu’on lui tendait sous le nez.
Cette raison en particulier rendait le cheminement dans le musée relativement éprouvant, mais d’un genre bien plus supportable et familier que celle de se promener avec des vigiles sur le dos - qu’il congédia avec le plus de tact possible, non sans avoir également tamponné leurs petites cartes et leur avoir souhaité beaucoup de chance à la loterie. Il avait su à quoi s’attendre après tout ; même avec la condition formelle de ne pas harceler les invités, un public assez motivé et fortuné pour assister à la première de leur flambant neuf Musée Super-Héroïque ne pouvait pas rester indifférent à son passage, et Hawks en avait mal aux joues à force de rendre les sourires quand il parvint tant bien que mal à la salle de son héroïne favorite.
Les cuisses étaient très réalistes. Hawks n’avait jamais entendu parler de Keika Honenuki, mais son talent en termes de reproduction de musculatures bien développées ne laissait pas l’ombre d’un doute. A se demander combien de temps et à quelle distance l’artiste avait bien pu étudier son sujet…
« Qu’est-ce que tu mattes, toi ? »
Il n’eut pas le temps de se retourner que le bras du dit sujet crochetait déjà sa nuque pour l’attirer à hauteur de son visage plus grimaçant que souriant.
« Y a qu’à demander gentiment si t’as envie de te rincer l’œil.
-On voit mieux les détails sur la statue.
-Et quels détails tu cherches exactement, espèce de tordu ? » Ricana Rumi en le relâchant.
Sa salle d’exposition ressemblait assez peu à la sienne, autant en terme d’éléments d’exposition que de public ; alors que Hawks réajustait son col quelque peu malmené, un regard alentour l’informa rapidement que la population dévouée à l’héroïne Lapine touchait un public sensiblement plus féminin. Trop intimidante pour la gente masculine, sans doute. Il n’eut pas l’occasion de trop étudier la question qu’elle lui arracha son dépliant des doigts et y apposer son sigle en claironnant :
« Et hop, voilà pour toi ! Tamponnée par la grande numéro cinq en personne, de rien mon poulet.
-Oh non, tu m’obliges à te remercier, proposa-t-il en décapuchonnant le tube suspendu à son propre cou avant qu’elle ne l’arrête d’un geste.
-Pas besoin, j’ai déjà remplis leur machin. » Elle lui retourna sa carte et déplia la sienne, dont chaque espaces avaient été soigneusement remplis d’une tête de lapin aux longs cils et au sourire carnassier. « Trop facile. Plus qu’à arroser les bonnes personnes pour remporter la loterie.
-Tout ça pour me rafler la peluche de Gang Orca, hein ? Sale garce, » maugréa-t-il en lui tamponnant le front, ce qui lui valu une insulte beaucoup plus coloré et un rapide mais très douloureux coup de talon dans le tibia. L’omniprésence des média alentour le dissuada raisonnablement de chahuter d’avantage, malgré la vive douleur qui menaçait très sérieusement de lui mettre les larmes au coin des yeux, et il reprit pour éviter d’y penser : « Je pensais pas te trouver encore ici. Tu te lasses pas de te regarder ?
-Un peu, mais c’est pas demain la veille que je me verrais aussi bien sous cet angle alors je profite, rétorqua Rumi, qui avait levé les yeux vers sa propre statue sans manifester un iota de l’embarras que Hawks avait ressenti devant la sienne. Et puis si je dois me lasser d’une pièce avec ma face partout, je risque pas d’en supporter une dédié à la tienne.
-Tu sais pas ce que tu rates. Tu sais qu’ils ont fabriqué des reproductions de mes plumes pour que les visiteurs puissent les toucher ? Ça te donne pas envie ?
-Tu parles, c’est ma chance. Dommage pour toi qu’ils aient pas bossé sur une reproduction de ma poitrine, hein ? »
La jeune femme se détourna de son homologue en résine pour lui accorder un rictus entendu, les bras croisés de sorte à faire ressortir sans vergogne la dite-poitrine et ajouta :
« La mienne, ou d’autres.
-Pas besoin d’aller au musée pour ce genre de trucs.
-T’es bien informé !
-C’est pas un secret ! Si tu veux tout savoir, y a un sacré paquet de royalties qui se perdent en ce qui te concerne, précisa Hawks en lui retournant son rictus.
-Qu’est-ce que je peux en avoir à cirer, des royalties. Si y a des cinglés assez motivés pour se faire de l’argent sur mes roberts, tant mieux pour eux, et tant mieux pour mes groupies.
-T’es trop généreuse pour ton propre bien.
-En parlant de groupies, t’es allé visiter sa salle ?
-Non, répondit Hawks en détournant la tête, soudain rappelé à ses devoirs. C’est l’original que je cherche, et ça m’étonnerait qu’il apprécie de zoner en présence d’une statue de lui-même autant que toi.
-Et t’espérais le trouver ici ? Railla Rumi sans retenue. J’pense pas être tout à fait son genre tu sais, tu ferais mieux d’aller chercher du côté d’Uwabami. »
L’idée ne manquait pas de pertinence, mais Hawks avait une meilleure hypothèse en tête. Il salua Rumi, que des journalistes prirent d’assaut dés qu’il libéra la place, et prit la direction des escaliers mécaniques qui occupaient le centre du bâtiment non sans s’appliquer à distribuer gracieusement les signes de mains, les sourires, et les tampons sur les dépliants. Appuyé sur la rampe au caoutchouc immaculé, il eut tout le loisir de profiter de la savante architecture des lieux, qui avait consisté à déployer les salles d’expositions de la population super-héroïque tout autour de ce qui conduisait au plus haut sommet de leur profession. Le symbolisme était un peu grossier à son goût, mais indéniablement efficace.
A la seconde où les marches métallique s’aplanirent, la différence d’atmosphère hérissa brièvement ses plumes. D’abord parce que la surface d’un terrain de baseball entièrement dédiée à All Might aurait dû, en théorie, déborder d’enthousiasme et d’excitation et que le calme cérémonieux avec lequel les visiteurs traversaient les lieux en soulignait l’absence ; mais surtout parce que l’exposition elle-même inspirait un respect des plus solennel. Pas d’effet de lumière spectaculaire, une musique de générique de fin de film d'action un peu triste en fond sonore et un filtre sépia sur les exploits pourtant particulièrement colorés de leurs super héros international diffusés par les gigantesques écrans suspendus au plafond… et l’exploit de l’ensemble tenait principalement dans sa réussite à éviter soigneusement l’apitoiement pesant. Ce n’était pas une ambiance d’enterrement, plutôt celle du recueillement ému autour du vieil album photo dont les pages jaunies se tournaient avec un sourire chaleureux sur les lèvres. Très touchant, mais Hawks avait des préoccupations autrement plus pressantes en tête.
Il le repéra à la juste distance pour admirer la statue qui occupait le centre de l’exposition, un peu en retrait et les flammes de son costume réduite à leur minimum. Le visage vaguement moins renfrogné que d’habitude, il s’appliquait à répondre sagement à un journaliste qui lui tendait son micro à bout de bras, sans doute pour lui réclamer des platitudes à propos de l’héritage d’All Might et de tout l’émoi que cette mise en scène bouleversante lui évoquait. Hawks pris soin de rester à distance et de concentrer les vibrations de ses plumes sur le bourdonnement des conversations alentours plutôt que de risquer de capter ce qui devait battre tous les records d’insipidité journalistique. L’échange ne s’éternisa pas, sans doute assez peu relancé par l’interrogé qui ne devaient pas aligner beaucoup plus qu’une demi-douzaine de mots par réponse, et Hawks fondit sur ce dernier dès que la menace d’avoir à s’exprimer au micro à son tour se fut suffisamment éloignée.
« Endeavor ! »
Il tourna la tête dans sa direction, et même en s'y étant préparé, la vue de sa cicatrice lui serra brutalement l'estomac. Elle n'était pas aussi large et profonde que ce dont il se rappelait pourtant, et il se demanda brièvement si c’était parce qu’elle s’était un peu éclaircie depuis la dernière fois ou si sa mémoire en avait, pour des raisons assez évidentes, aggravée le souvenir.
« Hawks.
-J’étais sûr de vous trouver ici. Vous avez déjà remplis votre dépliant à tamponner ? Vous voulez le mien ? »
Il ne prit pas la peine de répondre, mais le très discret haussement de sourcil qui adoucit légèrement son expression quand il retourna son attention sur la statue d'All Might incita Hawks à poursuivre sur le même ton :
« Elle est plus grande que les autres, non ? Enfin, c’est pas étonnant. J’ai pas encore vu votre statue d'ailleurs, elle est plus grande ou pas ?
-Elles font la même taille. »
Il ne s'attendait pas à une réponse aussi rapide, et certainement pas aussi sérieuse. Leur cher numéro un s'en préoccupait plus que ce qu'il laissait croire aux journalistes, alors...
« C’est très parlant, ça !
-Pas autant que toi, soupira Endeavor.
-Vous avez pas l’air content. La mienne est nettement moins haute si ça peut vous consoler, enfin, sans les ailes, les ailes trichent un peu.
-Qu’est-ce que tu veux, Hawks ? »
Il finirait par s’habituer. La majorité de l’opinion publique s’y était faite après tout – il avait même lu quelque part que ça le démarquait positivement d’All Might, en opposant ses nobles blessures de guerre à la figure immaculée et inatteignable de son prédécesseur et de son légendaire sans-faute. Hawks était assez d’accord avec cette analyse, et d’ailleurs, il suffisait de le fixer dans les yeux, et la marque rougeâtre qui creusait la moitié du visage d’Endeavor passait presque inaperçu. Presque.
« Juste faire la conversation. Ça fait même pas une heure que je suis là et je m’ennuie déjà... » Il décapuchonna pensivement son tampon et pressa l'embout sur la pulpe gantée de son index. Au moins, personne ne venait lui réclamer de l'appliquer sur une carte avec Endeavor aussi visiblement maussade à côté de lui. « Mais, je voudrais pas vous déranger. »
Cinq seconde d’absence manifeste de réaction durant lesquelles Hawks mesura les risques d’insister, et il insista :
« Je vous dérange ?
-Pas encore, gronda son navrant interlocuteur dont le ton quelque peu agacé voulait sans doute sous-entendre que ça ne tarderait pas.
-Elle est bizarre cette salle, hein ? Ça m’étonne pas qu’il soit pas venu. »
Le pli entre les sourcils d’Endeavor prit un accent différent, la contrariété un peu blessée d’un homme qui s’entend mentionner son propre désarroi avant de l’avoir lui-même identifié. La mort symbolique d’All Might exposée sous leurs yeux aurait presque fait oublier que le premier concerné ne l’était pas tout à fait – Hawks était même à peu près certain que la majorité des personnes qui déambulaient autour d’eux n’avait pas à cœur de se rappeler du visage actuel de celui dont ils admiraient les exploits passés.
« Peut-être même qu’ils l’ont pas invité ? supposa-t-il avec un haussement d’épaule. Ça aurait gâché le spectacle. »
Même la note d’amertume qu’il prit soin de mettre dans sa dernière remarque ne parvint pas à sortir Endeavor de son mutisme, et Hawks se faisait l’impression d’essayer de déloger un clou particulièrement tenace quand il ajouta dans un rire :
« C’est à cause de ce genre de revers que les héros dépriment après la retraite.
-Je ne pense pas que beaucoup de héros puissent prétendre à une retraite comparable à celle d’All Might, répliqua Endeavor en décroisant les bras pour se détourner.
-Sûr, tout le monde aura pas une statue aussi grande ! »
Il trottina à sa suite, puisqu’Endeavor ne manifestait aucune opposition ni à ce qu’il le suive en direction des escaliers, ni à ce qu’il continue de bavarder tout seul, et poursuivit :
« Enfin, moi ça m’irait très bien, qu’on me considère raide en avance. Ce serait la meilleure partie de ma carrière, même ! J’aurais plus qu’à aller m’exiler à la campagne et élever des vaches.
-Je te trouve un peu trop inspiré.
- Ça m’aurait étonné que vous le soyez autant que moi, » remarqua-t-il en s’arrêtant à une marche mécanique de distance. La hauteur supplémentaire lui garantissait une vue imprenable sur la balafre abjecte que dissimulait trop peu les flammes de son masque à moins d'un mètre de son propre visage, et il s’accouda nonchalamment à la rampe pour admirer lâchement les autres salles d’expositions qui se rapprochaient. « C’est sûr que ça vous irait mieux au teint de mourir sur le champ de bataille.
-Pourquoi est-ce que tu t’es donné tant de mal à devenir un héros, si tu as tellement hâte de raccrocher ? »
Hawks éclata de rire, et estima qu’une telle franchise méritait au moins qu’il cesse de faire semblant de regarder ailleurs.
« Depuis quand ça vous intéresse ?
-Je fais juste la conversation, répliqua Endeavor avec ce qui pouvait le plus se rapprocher d'un sourire sans en être un.
-Ah oui ? » Hawks ne se serait jamais risqué à espérer que le meilleur sujet à aborder pour le dérider ne soit autre que sa petite personne, mais il se saisit de l’opportunité avec un enthousiasme délicat à dissimuler. « Navré de vous décevoir, mais je suis pas animé des plus belles intentions, avança-t-il avec un rictus faussement navré. C’est justement parce que ça m’a pas demandé beaucoup de mal que j’en suis là. Tant que je peux le faire bien, je le fais. Quand je pourrais plus, j’arrêterai. C’est aussi simple que ça.
-Autant dire que tu n’as pas de raisons, alors.
-C’est pas indispensable pour percer, de toute évidence. »
Ce fut Endeavor qui détourna les yeux cette fois, mais Hawks distingua nettement l’ombre du sourire qui persistait sur le côté intact de sa bouche – avant que l’arrivée des escalators ne le contraigne à le suivre sans les vingt centimètres de hauteur nécessaire pour le regarder en face sans se tordre le cou.
C’était inattendu.
Malgré la désapprobation très nettement inspirée par la mascarade d’hommage à laquelle ils venaient d’assister et qui assombrissait encore son expression, l’absence de fureur pure qui transpirait d’Endeavor encore quelques semaines plus tôt se percevait comme une absence d’orage ; elle se remarquait plus nettement à mesure qu’il supportait ses bavardages, y donnait même le change, à mesure que ses réflexes de sourire se faisaient moins retenus et moins rigides. La manière même dont il se tenait à côté de lui, sans cette raideur méfiante que Hawks avait eut largement l’occasion de noter lors leurs premiers échanges, témoignait avec une limpidité surprenante du changement opéré entre sa désignation comme numéro un et ses preuves avérées de héros le plus compétent du Japon – sans que Hawks ne puisse déterminer si les événements qui avaient si visiblement marqué ses débuts en soient la seule cause.
Quitter l’étage d’All Might le rendait également plus avenant au reste du monde (à moins que ce ne fût l’ambiance nettement plus chaleureuse du reste de l’exposition), car ils firent quelques pas à peine avant qu’une grappe de visiteurs enthousiaste n’apostrophe Hawks et son tampon, et se montre même assez audacieuse pour réclamer celui d’Endeavor. Ce dernier s’exécuta avec un zèle qui dissimulait assez peu l’agacement que la tâche lui inspirait, et Hawks aurait volontiers éternisé l’expérience juste pour le plaisir de le regarder s'efforcer de bien faire s’il ne lui avait pas fait autant de peine.
« On se tire ? proposa-t-il avant que d’autres personnes ne se sentent pousser le courage de venir les aborder.
-Comment ? »
Son absence parfaite d’hésitation ravit Hawks presqu’autant que la perspective de lui servir la fuite qu’il admettait espérer sans vergogne. Il pointa le hall central du pouce et déclara tranquillement :
« Notre ticket de sortie se pointe tout juste. »
Des exclamations s’élevèrent comme une vague, précédant de quelques secondes la haute stature de Best Jeanist qui apparut au coin de l’entrée pour se retrouver presque immédiatement contrainte de s’immobiliser, stoppée par la haie de micro tendus sous son nez derrière laquelle se pressèrent des dizaines de visiteurs surexcités, l'attention du musée tout entier dirigée vers sa seule et unique personne.
Hawks indiqua la sortie du personnel d’un signe de tête, et Endeavor lui emboîta le pas sans un mot de plus.
*
Il souffla dans ses mains, et le nuage de vapeur embua immédiatement la surface vitrée de son masque. Il secoua la tête, rentra le cou dans le col de son manteau et gonfla les plumes en s’estimant au moins un peu chanceux d’avoir Endeavor à sa gauche pour tiédir légèrement l’air ambiant. L’hiver s’accentuait, et même la pollution de Tokyo peinait à le tenir à distance.
« On aurait dû attendre un peu avant de partir, » remarqua Endeavor en regardant sa montre.
Hawks l’enviait pour bénéficier d’un costume aussi facile à cacher sous des vêtements civils, ou du moins l’enviait-il avant que la marque sur son visage lui retire toute possibilité de dissimuler son identité dans une foule. Les rares passants qu'ils croisèrent ne leur portèrent aucune attention, cependant, et Hawks se demanda si les habitants de Tokyo s'étaient habitués aux héros arpentant leurs rues au point de ne plus les remarquer.
« Pourquoi, vous regrettez d’avoir raté les petits fours et le champagne ?
-Précisément. Tu as encore l’intention de m’emmener quelque part ?
-Et puis quoi encore ? protesta Hawks avec un rire désabusé. C’est vous le tokyoïte ! Vous espérez que je me rattrape pour la dernière fois ?
-Ne te sens pas obligé.
-Rassurez-vous, c’est pas du tout le cas. » Il souleva le menton pour souffler un nuage de buée au dessus de sa tête, le temps d'étudier la meilleure réponse à délivrer. « Laissez-moi deux ou trois jours et je trouverais bien un coin potable où vous rencarder. Pour ce soir, je sèche.
-Tu restes sur Tokyo ?
-Quelques temps. »
Il étira les bras au dessus de sa tête, et trouva très touchante la manière dont Endeavor accorda un bref coup d’œil à ses ailes qui se déployaient dans le même mouvement. Il n’y avait accordé que peu d’attention jusqu’alors, que ce fut avant ou pendant leur très brève collaboration, et si Hawks avait noté cette absence d’intérêt pour son alter comme plutôt rafraichissante dans la mesure où elle attirait habituellement un peu trop l’attention, ce fut avec une pointe d’orgueil tout à fait savoureuse qu’il ajouta cette seconde d’intérêt à la liste des discrets changements d’attitude que le héros dévoilait au compte-goutte.
« Recommandation de la CSPH, précisa-t-il avec un haussement d’épaule. Tout le haut du panier est réquisitionné sur Tokyo à partir de demain, enfin, ceux qui y sont pas déjà à temps plein.
-Pourquoi ?
-A cause des Nomu. »
L’expression d’Endeavor se durcit à nouveau dans un mélange subtil de colère et de crainte, que Hawks s’abstint de décortiquer des yeux pour poursuivre :
« Le dernier en date a confirmé plutôt clairement qu’ils se fichent pas mal des civils ; ils visent les héros les plus forts, et individuellement, on s’expose à trop de risque. » Il décocha son sourire le plus rayonnant et ajouta : « on a pas tous le niveau pour les confronter en duel.
-Mais les Nomu ne sont pas les seules menaces du pays, rétorqua Endeavor sans s'arrêter sur le compliment à demi-mot. C’est imprudent de rassemblement tous nos atouts au même endroit.
-Vous vous inquiétez trop… Ça concerne seulement le top vingt, ceux qui resteront en province sont pas non plus des amateurs. Vous seriez pas un peu élitiste ?
-Bien sûr que si. Je te croyais plus informé que ça à mon sujet. »
Hawks se contenta de glousser dans son col, mais Endeavor reprit aussitôt :
« Combien de temps ? »
Il peina à ne pas l’observer avec trop d’insistance cette fois. Endeavor avait sorti son téléphone de sa poche et la lumière de l’écran ne laissait aucun doute quant à l’indifférence parfaite qu’exprimait son visage ; mais son regard grossièrement fuyant autant que son ton lourdement désintéressé n’en fit pas moins se plisser les yeux de Hawks.
« Au moins trois semaines, répondit-il sagement. Renouvelables peut-être, dur à dire pour le moment. J’aurais vite fait de m’acclimater, alors gardez moi une place dans votre emplois du temps.
-Je n’ai pas tellement ce luxe. »
Une large voiture noire s’arrêta à leur hauteur, illustrant au bon moment que le temps libre était bien le seul luxe dont Endeavor ne disposait pas. Il posa la main sur la poignée de la portière arrière, mais arrêta son geste pour demander :
« Tu veux que je te dépose ?
-Non merci, » déclina Hawks en secouant nerveusement la main. « Je déteste monter en voiture. »
Endeavor cilla, non sans un petit rictus tout à fait insultant à la commissure des lèvres.
« Tu as le mal des transports ?
-Mais non, grinça Hawks en se tassant sur lui-même. Je déteste monter en voiture, c’est tout.
-Comme tu voudras. »
Il acheva d’ouvrir la portière et de s’installer sur la banquette arrière, puis abaissa la vitre fumée pour lancer sans détour :
« Le Senya Ichiya, à Kabukicho.
-Pardon ?
-Si tu veux te racheter. Je n’aime pas particulièrement la viande blanche. »
Il referma la vitre et la voiture démarra avant même qu’elle ne soit complètement remontée. Hawks la suivi des yeux assez longtemps pour se rendre compte qu’il avait encore la bouche entrouverte quand elle disparut dans le flot de la circulation. Il rentra la tête dans la fourrure de son col et siffla pour lui-même.
« Petit joueur. »
