Chapter Text
J’avais du mal à croire que je l’avais fait. Bien évidement j’avais effleuré le besoin de négocier avec lui, mais j’avais plutôt compté sur ce que j’avais appris des démons et ce que j’avais développé pour dissimuler mes pensées et mes vrais sentiments à ma tortionnaire. J’aurais voulu me manipuler, le contraindre même allez savoir. Mais non … je m’étais retrouvée sur le ponton, regardant mon espoir commencer lentement à quitter le port … quel choix avais-je vraiment ?
Après ces années de servitude passées à servir de jouet à un de ces monstres pour avoir fait une fois le mauvais choix, avoir réussi presque miraculeusement à fuir grâce à l’aide inespérée et improbable d’une voix dans ma tête… voilà que je venais de me vendre. Quelle cruelle ironie, n’est-ce pas ? Après avoir été forcée à voir et ressentir les malversations, mutilations et dépravations causé sur ou par mon corps avec sa complaisance traîtresse… me voilà contrainte à me prostituer avec cette caricature d’aventurier, vantard, alcoolique et coureur de jupons. Et ce qui pour moi fut pire que tout, c’est que je le fis… volontairement. Mais après tout ça… après toute cette folie et cette souffrance, à quoi ne seriez-vous pas prêt pour fuir ce monde de folie à jamais ?
Florivet était réputé pour être un amateur de belles femmes et si j’aurais douté de pouvoir me considérer comme telle auparavant et que je rejetais ce que j’étais devenue, apparemment ce que Lypothymie avait fait de moi en me changeant en Yozi-kin semblait être très au goût du Capitaine. Il me le fit d’ailleurs savoir de façon on ne peut plus dégoûtante dès qu’il me ramena sur son navire après m’avoir arraché au ponton. Alors qu’il me posait sur le pont de son navire en prenant bien soin de tâter la ‘’marchandise’’ il me lança d’un ton gras : « Voilà le genre de crique où il fait bon mouiller son navire. Je sens qu’il va être délectable d’explorer ces terres inconnues ».
Au moins les choses furent posées sans aucun doute possible et il ne tarda pas à commencer à me faire payer le prix du voyage… et c’est là que je pris conscience de l’ampleur des dégâts que ces dernières années avaient provoquées. Le prix du voyage n’en devint que plus insupportable.
J’avais beau être absolument dégoûtée, horrifiée et au bord de la crise de nerf à chaque fois que je devais ‘’tenir la barre’’… mon corps en redemandait et se languissait même parfois du prochain paiement. Si vous saviez comme je haïssais chaque sourire carnassier, chaque effleurement de sa fourrure contre ma peau qui suffisaient à faire monter cette envie et faisait entrer en guerre mon corps et mon esprit … cette envie que son maudit odorat semblait être fait pour sentir. Bien évidement il ne fallut pas très longtemps à cette espèce de crevard pour s’en rendre compte et il ne lui suffisait plus qu’à se lécher les babines en me fixant de son regard perçant de rapace pour que mon corps l’emporte. Mon corps était addict à ce qui terrorisait mon esprit.
Quelque part, la découverte de cette addiction purement physique, aussi abject soit-elle, me donna également un levier pour convaincre petit-à-petit Florivet d’aller à la frontière des mondes. C’était un soiffard certes, mais pas un idiot et il fallait que je m’y prenne avec précaution. Je pus enfin mettre en pratique charisme et manipulation bien dosées. Une fois son attention amoindrie avec des parties de jambe en l’air … où j’utilisais avec réticence l’autre facette de ce que j’avais appris pendant ces longues années … j’entrepris d’instiller cette folle idée d’aller en compagnie du plus merveilleux et du plus grand explorateur que les mondes aient connu, admirer la frange interdite séparant Malféas de Création et ensuite de continuer à parcourir l’infini avec lui s’il voulait bien garder auprès de lui cette petite aventurière curieuse. Oui … je lui ai vraiment dit ça … et oui, je me suis rincée la bouche au sable après.
Lentement mais sûrement, mon plan finit par porter ses fruits et après un certain temps de roucoulades, de flatteries et de prises en mains, il m’annonça comme si de rien était, avec un grand sourire qui se voulait charmeur … et qui comme d’habitude fit son effet, que nous allions faire un arrêt un peu spécial et qu’ensuite, si le vent nous était favorable, nous devrions pouvoir entrapercevoir un magnifique couché de soleil de l’autre côté du monde. Je n’en revenais pas. Il avait pris, sans rien dire jusque-là, la décision de voyager vers la destination que je voulais de tout cœur atteindre, car si nous arrivions bientôt c’est qu’il s’était décidé il y a au moins quatre jours. Je pense que mon air surpris et mon sourire radieux mêlé de larme dut faire son effet sur lui aussi car jamais le paiement du voyage qui en découla ne fut aussi gentil … presque tendre.
Quant à l’arrêt en question, il fut en effet spécial. Nous avons passé quelques heures dans une oasis des plus étranges … elle ressemblait de façon on ne peut plus normale à une oasis telle que j’en avais lu des descriptions dans des livres. En ce lieu se reposait une caravane qui semblait au premier abord constitué d’humains et d’animaux que j’identifiais aussi grâce aux livres comme des dromadaires, des bêtes de voyage venues du grand Sud. Mais normaux ils ne l’étaient pas … tous, caravaniers comme animaux, avaient ces mêmes yeux gris sable et semblaient tous se tourner vers moi à chaque fois que j’en saluais un.
Ils avaient avec eux une petite quinzaine de vrais humains qui semblant venir du Sud. Ils étaient tous amaigri et leurs regards hagards. Pendant que la dirigeante de la caravane et Florivet discutaient de leur côté, je ne pus m’empêcher de leur poser les questions qui m’avaient brûlé les lèvres toutes ces années à chaque fois que nous croisions un esclave humain. Qui êtes-vous, d’où venez-vous et est-ce que vous connaissez Semaden ? Est-ce que le Shogunat a trouvé une solution contre l’épidémie qui avait ravagé l’Est ?
Comme j’aurais du m’y attendre, même si ce n’en fut pas moins douloureux, ils ne parlaient pas la langue des rivières et un seul d’entre eux eut une réaction lorsque j’essayais en ancien royaume, mais il se contenta de jeter des regards inquiets vers les caravaniers. Profondément attristée d’avoir enfin des humains à qui parler, de pouvoir parler librement … et qu’ils ne me comprenaient pas, je me suis simplement mise à l’écart pour verser discrètement quelques larmes amères.
Mais je n’eus heureusement pas le temps de trop plonger dans cette amertume, car Florivet arriva peu de temps après et me ramassa comme un sac en me lançant par-dessus son épaule. Il me posa assise sur le bastingage non sans un malaxage de fesse avant, puis levant les amarres il salua poliment la cheffe de la caravane une dernière fois avant que les voiles ne se gonflent. Et la peur s’empara de moi, car le regard qu’il me lança au moment où je posais une main sur son bras en souriant, reflétait douleur et colère.
« Que… quelque chose ne va pas mon fier capitaine ? Votre petite aventurière peu peut-être vous aider ? tentais-je pitoyablement.
– Tu ne crois pas qu’il est temps d’arrêter de jouer ce rôle, hein ? Et dire que j’attendais que nous soyons arrivés au bord du monde pour te proposer de devenir officiellement vice capitaine du Foremost Gale … bien joué. » A-t-il alors dit sur un ton froid. Et bien que la colère et le mépris déformait son faciès, j’eus cette impression, dont je n’ai jamais pu me défaire jusqu’à ce jour, qu’il y avait une lueur de peine et de regret dans son regard. Ma bouche s’ouvrit, mais rien ne sortit.
« Ne gaspille pas ta salive … Zetsubō ! » me cracha-t-il au visage alors que sous l’effet de la colère de Florivet, autour de nous le vent devenait tempête, soulevant des nuages de sable gris et faisant gîter et grincer navire.
Jamais ce maudit nom ne me fit aussi mal. Tel un roc glacial qui venait de faire voler mon plan et tout ce que j’avais dû faire pour l’accomplir, en éclat, il gela aussi mon être tout entier et souffla en moi sur la braise du désespoir.
